Shermanologue de garde
05/08/2008, 21h08
Le M10 Tank Destroyer ou « comment arrêter les Panzer »
L’armée américaine est traumatisée par la défaite de la France qu’elle attribue largement aux Panzer Divisionen. Ses responsables se disant qu’il faudra sans doute les affronter un jour sur le terrain, ils recherchent le moyen de les arrêter. Ils adoptent la solution de matériels dédiés (des « Tank Destroyers ») dans des bataillons indépendants. Leur choix se portera rapidement sur un blindé particulier à bien des égards, le M10. Le M10 est en effet un blindé antichar à tourelle sans être pour autant un char, c’est-à-dire qu’il a une tourelle mais ouverte et qu’il n’a pas de vrai armement secondaire, sa seule mitrailleuse étant antiaérienne et d’emploi peu pratique. Comment en est-on arrivé à cette solution étonnante et unique parmi les belligérants ?
La réflexion est lancée dès juillet 1940 sur la réponse antichar à adopter. C’est dans ce cadre et avec un an de réflexions et d’expérimentations derrière elle, que l’armée américaine organise en juillet 1941 une conférence de hauts responsables sur ce thème. Elle est fondatrice pour les Tank Destroyers en tant qu’arme car un consensus se dégage sur la création d’unités spécialisées mobiles indépendantes, et fortement interarmes (infanterie-cavalerie-génie notamment). Le choix des matériels eux-mêmes reste en suspens et on n’a même pas tranché entre des canons tractés et des automoteurs. Les futurs utilisateurs penchent pour un automoteur faiblement blindé mais très mobile alors que certains hauts responsables préfèrent un canon tracté nettement moins cher et plus facile à camoufler. L’accent est cependant rapidement mis sur un automoteur. Il reste à le mettre au point - mais on s’y est attelé en fait dès le 2e semestre 1940.
Au plan pratique, trois canons sont envisagés car déjà disponibles ou faciles à industrialiser. Le plus léger est le canon antichar de 37mm, largement inspiré du canon allemand. Il existe déjà en version tractée pour l’infanterie : il reste donc à le rendre automoteur. La Jeep se révélera inadaptée après beaucoup d’essais. La solution sera trouvée avec son adaptation sur un châssis Dodge 4x4 dénommé « M6 » mais tout le monde est conscient de ses faiblesses dans le double domaine de la protection (limitée à un bouclier pour les servants) et de la mobilité tout terrain (largement inférieure à un chenillé, on l’imagine). Son utilisation s’arrêtera après la campagne de Tunisie, du moins dans les unités américaines faisant face aux forces allemandes.
Le candidat suivant est le canon de campagne de 75mm, une variante locale du fameux « soixante-quinze » français modèle 1897. En cours de remplacement par l’obusier de 105mm M2, il est disponible en quantité en version tractée. Il sera très vite adapté sur un véhicule tout juste adopté, le « Half-track ». La protection est supérieure à celle du M6 ainsi que la mobilité tout terrain, mais il est évident que c’est un bricolage. Son concept est directement hérité des tentatives françaises de mai et juin 1940 de monter un 75 antichar sur camion et autres véhicules de fortune – l’idée est d’ailleurs rapportée par un Français réfugié aux Etats-Unis. Ce « M3 GMC » (GMC pour Gun Motor Carriage) sera le premier des Tank Destroyers à voir le combat car 15 sont immédiatement envoyés dans les Philippines en décembre 1941, où ils affronteront l’armée japonaise. Son utilisation s’arrêtera elle aussi après la campagne de Tunisie, du moins dans les unités américaines combattant les Allemands.
Le troisième candidat possible en cet automne 1940, et qui est vu comme ayant le meilleur potentiel, est le canon antiaérien de 76,2mm (3 pouces) lui aussi en cours de remplacement par un canon de 90mm. Il faut le transformer en canon tracté puisque sa configuration en antiaérien le rend impropre au combat antichar, et également mettre au point une version autopropulsée. Ceci explique que dans l’intervalle on ait étudié et adopté les matériels à canon de 37mm et de 75mm qui viennent d’être évoqués, bien plus rapides et faciles à produire mais peu satisfaisants à maints égards.
L’affût de l’obusier de 105mm M2 est choisi tout de suite pour la version tractée mais le travail progresse lentement et le prototype n’est livré qu’en octobre 1941. Les essais ne sont guère convaincants au plan balistique en février 1942, et on abandonne le programme en mai 1942 car la préférence va à une variante automotrice (mais le programme sera relancé à l’issue de la campagne de Tunisie).
La variante automotrice envisagée n’est pas (encore) le M10. En effet, la société Cletrac, qui fabrique le tracteur chenillé M2 très utilisé sur les terrains d’aviation, propose d’adapter son châssis ; un contrat est signé en décembre 1940. Ce qui sera adopté comme le M5 (1580 exemplaires commandés en janvier 1942 – nous sommes juste après Pearl Harbor et les Etats-Unis sont maintenant en guerre avec le Troisième Reich) n’est qu’un de ces tracteurs M2 avec un canon de 3 pouces à la place du poste de conduite. Il est très compact et a du punch pour sa taille mais les réservoirs d’essence et les munitions sont au dessus des chenilles, devant le bouclier…
Ce matériel ne restera pas longtemps en lice dans la compétition pour le 3 pouces automoteur car il va proprement s’auto détruire lors des essais intensifs de qualification de juillet 1942. La commande est annulée et il ne reste donc plus qu’un compétiteur sérieux, le M10, nettement mieux protégé mais aussi nettement plus lourd.
Le M10 est né lui d’un programme d’octobre 1941 pour installer la pièce antiaérienne de 3 pouces à peine modifiée et avec un débattement limité sur le châssis du char moyen de l’époque, le M3 (souvent appelé Lee selon la nomenclature anglaise). On envisage tout d’abord le canon antiaérien en cours de remplacement, le M3. Mais le T24 qui en résulte est très haut et la pièce est d’un débattement limité. Le 2e essai est mené avec un 3 pouces M1918 (toujours un antiaérien réformé mais moins encombrant) sur le même châssis, ce qui donne le T40. L’ensemble est moins haut et d’un débattement un peu plus grand, ce qui fait qu’en ces temps d’urgence on l’adopte comme M9 avec une commande de 500 exemplaires à la clé. Mais quelqu'un s’aperçoit finalement qu’il ne reste plus en stock que 28 exemplaires de ce canon modèle 1918 et que la production de l’automoteur va donc s’arrêter très vite…
Le service du Matériel avait fort heureusement plusieurs fers au feu avec notamment un projet emportant son armement en tourelle. C’est pourquoi ce service soumet en novembre 1941 une étude qui prend cette fois comme base le M4 Sherman – le char moyen qui va bientôt entrer en production - tandis que le canon, toujours de 3 pouces, est maintenant celui du char lourd M6. Ce char ne sera jamais mis au point mécaniquement ni utilisé en combat, mais son armement, toujours la même pièce antiaérienne de 3 pouces mais largement modifiée et adaptée à un montage sur char, trouvera là une utilisation massive.
C’est la « Fisher Body Division » du géant de l’automobile General Motors qui est chargée du prototype et le châssis utilisé (celui du M4A2 que la firme produit) est donc à motorisation Diesel. On crée ainsi le T35, qui conserve la forme générale de la caisse du M4A2 mais avec des plaques moins épaisses. Cependant les essais du T24 et les premières leçons tirées des combats dans les Philippines font rapidement modifier la caisse du char en utilisant des plaques de blindage cette fois également inclinées sur les flancs pour récupérer un peu de protection, ce qui donne le T35E1. Les essais menés en avril/mai 1942 font adopter ce dernier le 20 mai 1942. Ce qui devient donc le M10 a un blindage tellement « allégé » pour cause de prise de poids excessif (du moins pour un Tank Destroyer) que l’armée prend peur et fait ajouter des boulons sur l’avant et les flancs de caisse plus les flancs de tourelle pour pouvoir y installer en unité des plaques additionnelles grâce à un futur kit, qui ne sera jamais adopté. La mauvaise nouvelle est que le nouveau blindé ne coûte pas vraiment moins cher que le Sherman dont il est né, au grand désespoir du responsable des Army Ground Forces le général Mac Nair (qui préfère les canons tractés bien moins coûteux).
Comme les besoins sont maintenant vraiment pressants pour équiper les unités de TD, la priorité accordée au M10 est un temps supérieure à celle allouée au Sherman. De plus, comme on craint que Fisher ne puisse fournir assez rapidement les quantités attendues, on passe également commande à Ford de M10. Mais comme celui-ci produit le M4A3 à essence et non le M4A2 Diesel (de celui qui reste un concurrent, General Motors…), on obtient le M10A1. La seule différence extérieure est la taille des grilles sur le capot moteur (plus larges sur le M10A1) et la configuration de l’arrière inférieur : une plaque avec le double pot d’échappement du M4A2 sur le M10 et la petite porte avec 2 sorties d’échappement coudées du M4A3 pour le M10A1. Mais le second est plus léger car sa motorisation ne comporte qu’un moteur, contrairement au M10 qui a bien sûr conservé les deux moteurs couplés du M4A2.
A ce propos, le bizutage le plus répandu dans les unités de TD sur M10 est d’ailleurs de demander au nouveau de préciser le niveau de remplissage des réservoirs. Celui-ci n’arrivant pas à le déterminer, un ancien en profite pour « l’aider » en jetant une allumette enflammée dans l’orifice ouvert, à la grande horreur du nouvel arrivant qui part en courant, espérant ainsi échapper à l’inévitable explosion qui doit suivre ! Crainte infondée puisque les vapeurs de fuel ne détonnent pas comme celles d’essence.
La fabrication du M10 stricto sensu est confiée à un seul intervenant, l’usine Fisher de General Motors, avec 4 993 exemplaires d’octobre 1942 à décembre 1943. Il en va différemment avec Ford pour son M10A1 qui sort ses premiers exemplaires en octobre 1942, un mois après Fisher, mais à un rythme nettement moins soutenu. En effet, Ford livre seulement 1 038 M10A1 avant de se tourner en septembre 1943 - c’est aussi le mois où il cesse la production du M4A3 - vers d’autres productions prioritaires. Et c’est Fisher (il faut dire que l’usine passera bientôt elle aussi à l’assemblage du M4A3) qui reprendra le flambeau du M10A1 avec 375 exemplaires en octobre et novembre 1943, plus 300 châssis nus pour conversion en M36 en janvier 1944. Bref il est produit au total 1 713 M10A1 d’octobre 1942 à janvier 1944.
Il faut noter que le M10 est à la pointe de l’évolution des composants et par exemple le bloc protégeant la transmission à l’avant est déjà monobloc et les bogies toujours du modèle « Heavy duty » autrement dit le modèle renforcé adopté pour le Sherman, lui-même plus lourd que le M3 Lee. Tous les M10 et M10A1 ont donc un type d’avant une pièce – qui connaîtra des variantes de profil - et ces bogies renforcés.
Rétrospectivement, c’est la tourelle qui évoluera le plus. Sa plus belle caractéristique est l’affût polyvalent qui permettait le remplacement facile du canon de 3 pouces par l’obusier de 105 (jamais réalisé) et surtout le canon de 17 livres britannique (ce qui donnera l’Achilles).
L’évolution principale est l’adoption d’un contrepoids à l’arrière de la tourelle car le canon est très lourd et ses tourillons placés en avant. Ce qui fait que la rotation de la tourelle (uniquement manuelle) est difficile sur la moindre pente et, encore plus gênant en combat, que la tourelle a tendance à pivoter vers le bas de tout dénivelé, en tout cas jusqu’à ce qu’on améliore le système de blocage. On essaie d’abord de résoudre le problème en installant la mitrailleuse antiaérienne de 12,7mm à l’arrière de la tourelle. Comme cela ne suffit pas, on y installe également les crampons métalliques de chenilles mais le problème persiste. La production a déjà commencé quand on se décide à installer un contrepoids malgré les protestations de Bruce qui trouvait déjà le blindé trop lourd. Trois modèles seront utilisés : des gueuses parallélépipédiques en fer, en fonte ou en plomb (donc plus petites pour les dernières car plus denses) destinées à être installées sur les modèles déjà produits ; leur poids est d’un tonne. Pour les matériels à produire, on adopte en janvier 1943 un modèle de contrepoids de section triangulaire pesant 1600 kg, qui donne satisfaction mais est vraiment très lourd ; et enfin un modèle profilé qui, plus long, peut être moins lourd (1100 kg) et apparaît fin mars mais n’est généralisé qu’en juin 1943. On en profite pour donner un peu plus de place en tourelle en inclinant vers l’extérieur la plaque supérieure arrière.
Sur les respectivement 4 993 et 1 713 (moins les 300 livrés sans tourelle) exemplaires produits, on estime à un total de 650 M10 et M10A1 le nombre de TD modifiés avec les contrepoids bricolés et à 2850 ceux produits avec le contrepoids lourd, le reste étant livré avec le contrepoids allégé et l’arrière de tourelle modifié. La dénomination américaine ne change pas, contrairement aux Britanniques qui parlent de Mark I (contrepoids triangulaire lourd) et Mark II (contrepoids définitif). Ces derniers ne semblent pas avoir reçu de modèle à contrepoids parallélépipédique.
Tout ceci n’aurait pas eu lieu si un système mécanique de rotation de la tourelle avait été adopté dès l’origine. On s’y essaye à la fin du printemps 1943, en adaptant le système Oilgear préféré pour le Sherman, mais la fin de la production du M10 est trop proche et on abandonne le programme. Ce n’était pas en réalité un trop gros problème car le pilote était entraîné pour toujours pointer le blindé vers la menace, présentant à la fois l’avant mieux blindé vers l’ennemi et évitant ipso facto d’avoir à faire pivoter la tourelle.
Comme les plaques de blindage additionnel ne seront jamais adoptées, les boulons prévus pour leur fixation sont finalement abandonnés en juillet 1943 sur les flancs de caisse et de tourelle, mais ils sont conservés sur le glacis. L’autre modification extérieure est l’adoption d’une petite chaise de route fixe sur le capot arrière. A noter que le M10 roule normalement avec la tourelle légèrement pivotée (vers la droite si on en juge d’après les photos) pour prévenir tout blocage de l’écoutille du pilote en cas d’évacuation d’urgence.
La caisse subit peu de modifications, on peut noter l’adoption de râteliers pour les crampons fixés sur les boulons des flancs de caisse - et sur le glacis l’ajout d’un pied d’antenne au-dessus du phare droit en position basse vers janvier 1943 et en position haute vers la fin de la production.
La production est en 1942 de 611 M10 et 28 M10A1, en 1943 de 4382 M10 et 1685 M10A1, pour un total respectif de 4993 M10 et 1713 M10A1 (dont les 300 derniers sans tourelle pour modification en M36 - livrés en janvier 1944).
On se doit d’évoquer le « Palmer Board », une commission réunie d’octobre à décembre 1942 pour siffler la fin de la partie parmi les innombrables projets qui se sont accumulés (près de 200 pour le 3 pouces automoteur – la plupart ne sont que des épures sur des planches à dessin). Ce « Special Armored Vehicle Board » a pour mission de rationaliser les projets de véhicules blindés, voire d’annuler les commandes déjà passées. En ce qui concerne les TD et plus précisément le M10, il confirme qu’il est supérieur à ses concurrents mais regrette qu’il ne soit guère plus mobile ni mieux armé que le char moyen dont il est né. De plus, ce qui deviendra la M18 après beaucoup d’étapes sera validé. Cela au plus grand soulagement des responsables des TD car ils ne voient le M10 que comme un autre modèle bricolé et de transition mais qui est en train de phagocyter leur bébé, le T43 futur M18.
Enfin des essais comparatifs menés en septembre 1943 (enfin !) entre le M10 et le M10A1 établissent que le second est supérieur au plan de la mobilité, ne serait-ce que parce qu’il est plus léger puisqu’en n’emportant qu’un moteur. Mais il est trop tard pour renverser la vapeur et le M10A1 ne sera pas employé opérationnellement. Ce qui le rendra d’ailleurs disponible pour la conversion en M36. Mais ceci est une autre histoire…
La description d’un canon automoteur ne saurait être complète sans un examen de ses munitions. L’obus explosif M42A1 est tout à fait classique. Les premiers obus perforants sont non moins classiques, le peu fréquent obus plein (M79) avec traçante et surtout le M62 APCBC avec charge explosive et traçante (HE-T). APCBC désigne un obus perforant (AP) pourvu d’une coiffe facilitant la pénétration (C) et d’une coiffe aérodynamique (BC). Tirés à une vitesse insuffisante pour perforer les blindages des Panzer lourds, il faut en venir à des obus plus durs (en carbure de tungstène) pour résister aux vélocités nécessaires. Il y a alors deux options, un cœur en tungstène avec une enveloppe (un sabot) qui se sépare à la sortie du tube (APDS) et c’est l’option britannique. Elle ne sera vraiment mise au point qu’après-guerre même si de bons résultats sont atteints en 1944-1945 mais avec une précision moindre. La solution allemande comme américaine est celle d’une enveloppe rigide mais bien plus légère, en aluminium, autour du noyau dur ; c’est l’obus APCR (pour Armor Piercing Composite Rigid) ou encore HVAP (pour High Velocity Armor Piercing) pour les utilisateurs d’Outre-Atlantique. Le 76mm (du Sherman réarmé ou du M18) et le 3 pouces (du M10 ou du canon de 3 pouces M6 tracté) utilisent le même obus, le M93. Mis au point tardivement à la mi 1944, le manque de tungstène (qui est indispensable dans d’autres usages stratégiques) en limite la fabrication (moins d’1% du total des obus perforants produits pour le 3 pouces ou le 76) et donc la diffusion. On part en gros de deux obus par blindé et par mois à la fin 1944 à peut-être 5 en mai 1945. Les TD ont longtemps la priorité car ils sont spécialisés dans le combat antichar. Il est à noter que les HVAP ont moins de mordant face au blindage très incliné - comme celui du glacis d’un Panther ou d’un Tiger II. Les performances extrapolées d’essais sur polygones sont les suivantes face à un blindage incliné à 30° :
500m 1000m 1500m 2000m
M62 93mm 88mm 75mm
M93 157mm 135mm 116mm 98mm
M79 109mm 82mm 76mm 64mm
En pratique et avec l’obus M62 le plus usuel, le Pz IV a du souci à se faire à toute distance mais le Panther comme le Tiger I (et a fortiori le Tiger II) sont à l’abri de face sauf coup heureux à exactement 90° sur le bouclier arrondi du Panther. De flanc, le Panther est beaucoup plus « jouable » même à longue distance ainsi que le Tiger I dans une moindre mesure (blindage de 80mm vertical). Le hic est que le M10 n’est pas protégé contre quasiment tous les Panzer et automoteurs à distance de combat – mais il est vrai que son blindage n’était conçu en réalité que pour le protéger des armes automatiques et autres mitrailles du champ de bataille/éclats d’obus.
Le déploiement
Le déploiement opérationnel du M10 commence en mars 1943 à l’arrivée des 776th et 899th TD Battalions. Il vient fort heureusement renforcer (avant de supplanter totalement) les M3 GMC et M6. Le premier combat est une victoire (certes un peu coûteuse en M10) face à la 10. PzD. à Maknassy/ El Guettar. La fin de la campagne de Tunisie sera beaucoup moins mouvementée et c’est dès cette époque qu’un officier de TD novateur fait effectuer des tirs d’artillerie en bonne et due forme à ses M10. Idée promise à un très bel avenir notamment car de nombreux officiers des TD sont issus de l’artillerie. Un système de pointage pour le tir indirect est d’ailleurs ajouté sur les chaînes dès mai 1943 ! C’est d’autant plus logique que la radio embarquée est de la série dédiée à l’artillerie et non aux chars, aux fréquences différentes.
Aucun TD ne participera à la campagne de Sicile mais le M10 est déjà devenu le seul TD lors du débarquement de Salerne. Sa suprématie ne sera qu’écornée par le 805th qui utilise un temps des 3 pouces tractés avant de devenir le seul bataillon sur M18 en Italie et ce jusqu’en mai 1945.
Dans le Pacifique, la situation est un peu la même avec un total de seulement 10 bataillons dont 6 sur M10 et 4 sur M18. Leur capacité antichar n’est certes pas mise à rude épreuve mais ils sont fort appréciés pour leur pouvoir de perforation des très nombreux bunkers japonais. Mais l’absence de toit et de mitrailleuses sous blindage est un défaut majeur face aux féroces tactiques antichar japonaises, souvent menées lors de missions-suicide.
Le morceau de bravoure du M10 est bien sûr la bataille de Normandie d’autant plus que le M18 n’arrive qu’avec la 3rd Army de Patton donc fin juillet 1944. Il fait vite montre de ses limites face aux modèles lourds et même les obus perforants améliorés (voir ci-dessus) n’en font pas le TD idéal. Si l’armement principal ne répond pas aux attentes, au moins peut-on agir sur la protection. En Europe, si les plaques de blindage additionnelles sont rarissimes, l’ajout de sacs de sable est bien plus fréquent face aux Panzerfaust voire aux obus de rupture, et l’installation plus ou moins bricolée de mitrailleuse(s) de 7.62 ou de 12.7mm sur le toit de tourelle et tirant vers l’avant est très fréquente.
Après la 2e guerre mondiale, si les Etats-Unis n’utilisent plus les TD, ils ne sont pas perdus pour tout le monde. Les M10 sont certes dépassés et de nombreux survivants sont ferraillés. Mais l’Italie et d’autres pays en sont dotés provisoirement et en petite quantité. Le Achilles – qui est un M10 réarmé avec l’excellent canon antichar anglais de 17 livres - lui reste tout à fait efficace contre une bonne part des chars déployés sur des fronts moins chauds que l’Europe centrale ; c’est pourquoi ils sont conservés jusque dans les années 50 par la Grande-Bretagne et sont même livrés au Danemark, à la Belgique et à la Hollande. Certains arriveront jusqu’en Egypte, pour affronter Israël et son armée de terre, Tsahal.
Les autres utilisateurs importants sont dans l’ordre les Britanniques et les armées du Commonwealth qu’ils équipent, plus les Polonais, et les Français. Les Soviétiques ne recevront pour leur part que 52 M10. Les Français en recevront au total environ 443, d’abord 155 au titre de ce même Prêt-bail (notamment 110 en 1943) puis directement des dépôts américains pour remplacer les pertes puisque les unités françaises combattent au sein de grandes unités américaines.
De leur côté, les Britanniques percevront 5 M10 en 1942, 1123 en 1943 et 520 (sans canon pour conversion en Achilles) en 1944, pour un total de 1648. Ils les redistribueront aux Canadiens comme aux Polonais (en Europe du nord et en Italie) ainsi qu’aux Néo-zélandais et aux Sud-africains en Italie. Les unités équipées « à l’anglaise » ne déploient pas de bataillons indépendants à l’image des TD américains ou français, mais des « Regiments » antichars (de la taille d’un bataillon) en soutien des grandes unités (divisions blindées et souvent d’infanterie notamment en Europe du nord) ou des corps d’armée ainsi que des armées elles-mêmes. Ces unités seront longtemps mixtes avec des pièces tractées (de 6 livres et surtout de 17 livres) dans 2 des 4 « Batteries » (de 3 « troops » de 4 canons) de chaque « Regiment ». Du moins avant que le peu d’intérêt des pièces tractées pour des Alliés le plus souvent offensifs les fassent abandonner – les hommes ainsi libérés étant souvent réaffectés dans l’infanterie. Réciproquement des Regiments réorganisent parfois une Battery en une compagnie de soutien avec des mortiers lourds de 4.2 pouces.
La théorie veut que les divisions blindées en Europe du nord alignent au début de la campagne (en juin 1944) et selon le schéma qui vient d’être donné, 2 Batteries de 3 troops de 4 pièces, donc 24 M10 (en cours de remplacement par des Achilles à partir de mai 1944). En mai 1945, le nombre de M10 (s’il en reste encore) et surtout de Achilles est toujours de 24 mais les canons tractés ont disparu au profit de 2 compagnies d’infanterie. En Italie, l’intérêt pour des pièces tractées reste réel car le terrain est souvent peu propice aux automoteurs sachant que les blindés lourds allemands sont rares. En un mot, même les 2 livres restent efficaces avec des munitions performantes et ils sont beaucoup plus maniables lors des passages de cours d’eau que les blindés. Ce qui fait qu’une division blindée aligne encore ses 2 Batteries de canons tractés avec ses 2 autres de M10 voire de Achilles.
Mais il serait illusoire de se fier à ces compositions types car, tant en Italie qu’en Europe du nord, les unités combattant au sein des armées britanniques ou canadienne ont fait l’objet de rééquipements incessants ou de réorganisations fréquentes. Les M10, et plus encore les Achilles qui les remplacent souvent en unité, ont parfois équipé des divisions d’infanterie qui auraient officiellement dû attendre la livraison de Archer dans leur régiment antichar au titre des automoteurs de 17 livres prévus par les tableaux officiels.
Il existe peu de variantes opérationnelles du M10, il faut juste citer les « Special Cars ». Ce nom sibyllin recouvre des M10 modifiés comme haut-parleurs sur chenilles pour diffuser des bruits destinés à tromper l’ennemi. En gros des sons de nombreux véhicules censés signaler une offensive là où les Alliés ne vont justement pas attaquer. Vingt-quatre M10 sont modifiés avec un faux tube et des batteries de haut-parleurs plus des magnétophones, plus 6 avec les équipements nécessaires pour coordonner/contrôler les premiers. Leur emploi est connu dès l’été 1944 en Europe du nord et en Italie l’année suivante.
L’autre variante est plus nombreuse car 209 M10A1 sont convertis de janvier à juin 1944 par enlèvement de la tourelle afin d’obtenir des substituts aux M6 High Speed Tractors dont la production est lente à démarrer. Ils servent aux Etats-Unis à tracter la pièce de 120mm antiaérienne (jamais déployée en outre-mer, le 90mm y faisant l’affaire) et en Europe-Italie pour tracter le canon de 8 pouces et l’obusier de 240mm qui sont déplacés en deux fardeaux.
:salut:
L’armée américaine est traumatisée par la défaite de la France qu’elle attribue largement aux Panzer Divisionen. Ses responsables se disant qu’il faudra sans doute les affronter un jour sur le terrain, ils recherchent le moyen de les arrêter. Ils adoptent la solution de matériels dédiés (des « Tank Destroyers ») dans des bataillons indépendants. Leur choix se portera rapidement sur un blindé particulier à bien des égards, le M10. Le M10 est en effet un blindé antichar à tourelle sans être pour autant un char, c’est-à-dire qu’il a une tourelle mais ouverte et qu’il n’a pas de vrai armement secondaire, sa seule mitrailleuse étant antiaérienne et d’emploi peu pratique. Comment en est-on arrivé à cette solution étonnante et unique parmi les belligérants ?
La réflexion est lancée dès juillet 1940 sur la réponse antichar à adopter. C’est dans ce cadre et avec un an de réflexions et d’expérimentations derrière elle, que l’armée américaine organise en juillet 1941 une conférence de hauts responsables sur ce thème. Elle est fondatrice pour les Tank Destroyers en tant qu’arme car un consensus se dégage sur la création d’unités spécialisées mobiles indépendantes, et fortement interarmes (infanterie-cavalerie-génie notamment). Le choix des matériels eux-mêmes reste en suspens et on n’a même pas tranché entre des canons tractés et des automoteurs. Les futurs utilisateurs penchent pour un automoteur faiblement blindé mais très mobile alors que certains hauts responsables préfèrent un canon tracté nettement moins cher et plus facile à camoufler. L’accent est cependant rapidement mis sur un automoteur. Il reste à le mettre au point - mais on s’y est attelé en fait dès le 2e semestre 1940.
Au plan pratique, trois canons sont envisagés car déjà disponibles ou faciles à industrialiser. Le plus léger est le canon antichar de 37mm, largement inspiré du canon allemand. Il existe déjà en version tractée pour l’infanterie : il reste donc à le rendre automoteur. La Jeep se révélera inadaptée après beaucoup d’essais. La solution sera trouvée avec son adaptation sur un châssis Dodge 4x4 dénommé « M6 » mais tout le monde est conscient de ses faiblesses dans le double domaine de la protection (limitée à un bouclier pour les servants) et de la mobilité tout terrain (largement inférieure à un chenillé, on l’imagine). Son utilisation s’arrêtera après la campagne de Tunisie, du moins dans les unités américaines faisant face aux forces allemandes.
Le candidat suivant est le canon de campagne de 75mm, une variante locale du fameux « soixante-quinze » français modèle 1897. En cours de remplacement par l’obusier de 105mm M2, il est disponible en quantité en version tractée. Il sera très vite adapté sur un véhicule tout juste adopté, le « Half-track ». La protection est supérieure à celle du M6 ainsi que la mobilité tout terrain, mais il est évident que c’est un bricolage. Son concept est directement hérité des tentatives françaises de mai et juin 1940 de monter un 75 antichar sur camion et autres véhicules de fortune – l’idée est d’ailleurs rapportée par un Français réfugié aux Etats-Unis. Ce « M3 GMC » (GMC pour Gun Motor Carriage) sera le premier des Tank Destroyers à voir le combat car 15 sont immédiatement envoyés dans les Philippines en décembre 1941, où ils affronteront l’armée japonaise. Son utilisation s’arrêtera elle aussi après la campagne de Tunisie, du moins dans les unités américaines combattant les Allemands.
Le troisième candidat possible en cet automne 1940, et qui est vu comme ayant le meilleur potentiel, est le canon antiaérien de 76,2mm (3 pouces) lui aussi en cours de remplacement par un canon de 90mm. Il faut le transformer en canon tracté puisque sa configuration en antiaérien le rend impropre au combat antichar, et également mettre au point une version autopropulsée. Ceci explique que dans l’intervalle on ait étudié et adopté les matériels à canon de 37mm et de 75mm qui viennent d’être évoqués, bien plus rapides et faciles à produire mais peu satisfaisants à maints égards.
L’affût de l’obusier de 105mm M2 est choisi tout de suite pour la version tractée mais le travail progresse lentement et le prototype n’est livré qu’en octobre 1941. Les essais ne sont guère convaincants au plan balistique en février 1942, et on abandonne le programme en mai 1942 car la préférence va à une variante automotrice (mais le programme sera relancé à l’issue de la campagne de Tunisie).
La variante automotrice envisagée n’est pas (encore) le M10. En effet, la société Cletrac, qui fabrique le tracteur chenillé M2 très utilisé sur les terrains d’aviation, propose d’adapter son châssis ; un contrat est signé en décembre 1940. Ce qui sera adopté comme le M5 (1580 exemplaires commandés en janvier 1942 – nous sommes juste après Pearl Harbor et les Etats-Unis sont maintenant en guerre avec le Troisième Reich) n’est qu’un de ces tracteurs M2 avec un canon de 3 pouces à la place du poste de conduite. Il est très compact et a du punch pour sa taille mais les réservoirs d’essence et les munitions sont au dessus des chenilles, devant le bouclier…
Ce matériel ne restera pas longtemps en lice dans la compétition pour le 3 pouces automoteur car il va proprement s’auto détruire lors des essais intensifs de qualification de juillet 1942. La commande est annulée et il ne reste donc plus qu’un compétiteur sérieux, le M10, nettement mieux protégé mais aussi nettement plus lourd.
Le M10 est né lui d’un programme d’octobre 1941 pour installer la pièce antiaérienne de 3 pouces à peine modifiée et avec un débattement limité sur le châssis du char moyen de l’époque, le M3 (souvent appelé Lee selon la nomenclature anglaise). On envisage tout d’abord le canon antiaérien en cours de remplacement, le M3. Mais le T24 qui en résulte est très haut et la pièce est d’un débattement limité. Le 2e essai est mené avec un 3 pouces M1918 (toujours un antiaérien réformé mais moins encombrant) sur le même châssis, ce qui donne le T40. L’ensemble est moins haut et d’un débattement un peu plus grand, ce qui fait qu’en ces temps d’urgence on l’adopte comme M9 avec une commande de 500 exemplaires à la clé. Mais quelqu'un s’aperçoit finalement qu’il ne reste plus en stock que 28 exemplaires de ce canon modèle 1918 et que la production de l’automoteur va donc s’arrêter très vite…
Le service du Matériel avait fort heureusement plusieurs fers au feu avec notamment un projet emportant son armement en tourelle. C’est pourquoi ce service soumet en novembre 1941 une étude qui prend cette fois comme base le M4 Sherman – le char moyen qui va bientôt entrer en production - tandis que le canon, toujours de 3 pouces, est maintenant celui du char lourd M6. Ce char ne sera jamais mis au point mécaniquement ni utilisé en combat, mais son armement, toujours la même pièce antiaérienne de 3 pouces mais largement modifiée et adaptée à un montage sur char, trouvera là une utilisation massive.
C’est la « Fisher Body Division » du géant de l’automobile General Motors qui est chargée du prototype et le châssis utilisé (celui du M4A2 que la firme produit) est donc à motorisation Diesel. On crée ainsi le T35, qui conserve la forme générale de la caisse du M4A2 mais avec des plaques moins épaisses. Cependant les essais du T24 et les premières leçons tirées des combats dans les Philippines font rapidement modifier la caisse du char en utilisant des plaques de blindage cette fois également inclinées sur les flancs pour récupérer un peu de protection, ce qui donne le T35E1. Les essais menés en avril/mai 1942 font adopter ce dernier le 20 mai 1942. Ce qui devient donc le M10 a un blindage tellement « allégé » pour cause de prise de poids excessif (du moins pour un Tank Destroyer) que l’armée prend peur et fait ajouter des boulons sur l’avant et les flancs de caisse plus les flancs de tourelle pour pouvoir y installer en unité des plaques additionnelles grâce à un futur kit, qui ne sera jamais adopté. La mauvaise nouvelle est que le nouveau blindé ne coûte pas vraiment moins cher que le Sherman dont il est né, au grand désespoir du responsable des Army Ground Forces le général Mac Nair (qui préfère les canons tractés bien moins coûteux).
Comme les besoins sont maintenant vraiment pressants pour équiper les unités de TD, la priorité accordée au M10 est un temps supérieure à celle allouée au Sherman. De plus, comme on craint que Fisher ne puisse fournir assez rapidement les quantités attendues, on passe également commande à Ford de M10. Mais comme celui-ci produit le M4A3 à essence et non le M4A2 Diesel (de celui qui reste un concurrent, General Motors…), on obtient le M10A1. La seule différence extérieure est la taille des grilles sur le capot moteur (plus larges sur le M10A1) et la configuration de l’arrière inférieur : une plaque avec le double pot d’échappement du M4A2 sur le M10 et la petite porte avec 2 sorties d’échappement coudées du M4A3 pour le M10A1. Mais le second est plus léger car sa motorisation ne comporte qu’un moteur, contrairement au M10 qui a bien sûr conservé les deux moteurs couplés du M4A2.
A ce propos, le bizutage le plus répandu dans les unités de TD sur M10 est d’ailleurs de demander au nouveau de préciser le niveau de remplissage des réservoirs. Celui-ci n’arrivant pas à le déterminer, un ancien en profite pour « l’aider » en jetant une allumette enflammée dans l’orifice ouvert, à la grande horreur du nouvel arrivant qui part en courant, espérant ainsi échapper à l’inévitable explosion qui doit suivre ! Crainte infondée puisque les vapeurs de fuel ne détonnent pas comme celles d’essence.
La fabrication du M10 stricto sensu est confiée à un seul intervenant, l’usine Fisher de General Motors, avec 4 993 exemplaires d’octobre 1942 à décembre 1943. Il en va différemment avec Ford pour son M10A1 qui sort ses premiers exemplaires en octobre 1942, un mois après Fisher, mais à un rythme nettement moins soutenu. En effet, Ford livre seulement 1 038 M10A1 avant de se tourner en septembre 1943 - c’est aussi le mois où il cesse la production du M4A3 - vers d’autres productions prioritaires. Et c’est Fisher (il faut dire que l’usine passera bientôt elle aussi à l’assemblage du M4A3) qui reprendra le flambeau du M10A1 avec 375 exemplaires en octobre et novembre 1943, plus 300 châssis nus pour conversion en M36 en janvier 1944. Bref il est produit au total 1 713 M10A1 d’octobre 1942 à janvier 1944.
Il faut noter que le M10 est à la pointe de l’évolution des composants et par exemple le bloc protégeant la transmission à l’avant est déjà monobloc et les bogies toujours du modèle « Heavy duty » autrement dit le modèle renforcé adopté pour le Sherman, lui-même plus lourd que le M3 Lee. Tous les M10 et M10A1 ont donc un type d’avant une pièce – qui connaîtra des variantes de profil - et ces bogies renforcés.
Rétrospectivement, c’est la tourelle qui évoluera le plus. Sa plus belle caractéristique est l’affût polyvalent qui permettait le remplacement facile du canon de 3 pouces par l’obusier de 105 (jamais réalisé) et surtout le canon de 17 livres britannique (ce qui donnera l’Achilles).
L’évolution principale est l’adoption d’un contrepoids à l’arrière de la tourelle car le canon est très lourd et ses tourillons placés en avant. Ce qui fait que la rotation de la tourelle (uniquement manuelle) est difficile sur la moindre pente et, encore plus gênant en combat, que la tourelle a tendance à pivoter vers le bas de tout dénivelé, en tout cas jusqu’à ce qu’on améliore le système de blocage. On essaie d’abord de résoudre le problème en installant la mitrailleuse antiaérienne de 12,7mm à l’arrière de la tourelle. Comme cela ne suffit pas, on y installe également les crampons métalliques de chenilles mais le problème persiste. La production a déjà commencé quand on se décide à installer un contrepoids malgré les protestations de Bruce qui trouvait déjà le blindé trop lourd. Trois modèles seront utilisés : des gueuses parallélépipédiques en fer, en fonte ou en plomb (donc plus petites pour les dernières car plus denses) destinées à être installées sur les modèles déjà produits ; leur poids est d’un tonne. Pour les matériels à produire, on adopte en janvier 1943 un modèle de contrepoids de section triangulaire pesant 1600 kg, qui donne satisfaction mais est vraiment très lourd ; et enfin un modèle profilé qui, plus long, peut être moins lourd (1100 kg) et apparaît fin mars mais n’est généralisé qu’en juin 1943. On en profite pour donner un peu plus de place en tourelle en inclinant vers l’extérieur la plaque supérieure arrière.
Sur les respectivement 4 993 et 1 713 (moins les 300 livrés sans tourelle) exemplaires produits, on estime à un total de 650 M10 et M10A1 le nombre de TD modifiés avec les contrepoids bricolés et à 2850 ceux produits avec le contrepoids lourd, le reste étant livré avec le contrepoids allégé et l’arrière de tourelle modifié. La dénomination américaine ne change pas, contrairement aux Britanniques qui parlent de Mark I (contrepoids triangulaire lourd) et Mark II (contrepoids définitif). Ces derniers ne semblent pas avoir reçu de modèle à contrepoids parallélépipédique.
Tout ceci n’aurait pas eu lieu si un système mécanique de rotation de la tourelle avait été adopté dès l’origine. On s’y essaye à la fin du printemps 1943, en adaptant le système Oilgear préféré pour le Sherman, mais la fin de la production du M10 est trop proche et on abandonne le programme. Ce n’était pas en réalité un trop gros problème car le pilote était entraîné pour toujours pointer le blindé vers la menace, présentant à la fois l’avant mieux blindé vers l’ennemi et évitant ipso facto d’avoir à faire pivoter la tourelle.
Comme les plaques de blindage additionnel ne seront jamais adoptées, les boulons prévus pour leur fixation sont finalement abandonnés en juillet 1943 sur les flancs de caisse et de tourelle, mais ils sont conservés sur le glacis. L’autre modification extérieure est l’adoption d’une petite chaise de route fixe sur le capot arrière. A noter que le M10 roule normalement avec la tourelle légèrement pivotée (vers la droite si on en juge d’après les photos) pour prévenir tout blocage de l’écoutille du pilote en cas d’évacuation d’urgence.
La caisse subit peu de modifications, on peut noter l’adoption de râteliers pour les crampons fixés sur les boulons des flancs de caisse - et sur le glacis l’ajout d’un pied d’antenne au-dessus du phare droit en position basse vers janvier 1943 et en position haute vers la fin de la production.
La production est en 1942 de 611 M10 et 28 M10A1, en 1943 de 4382 M10 et 1685 M10A1, pour un total respectif de 4993 M10 et 1713 M10A1 (dont les 300 derniers sans tourelle pour modification en M36 - livrés en janvier 1944).
On se doit d’évoquer le « Palmer Board », une commission réunie d’octobre à décembre 1942 pour siffler la fin de la partie parmi les innombrables projets qui se sont accumulés (près de 200 pour le 3 pouces automoteur – la plupart ne sont que des épures sur des planches à dessin). Ce « Special Armored Vehicle Board » a pour mission de rationaliser les projets de véhicules blindés, voire d’annuler les commandes déjà passées. En ce qui concerne les TD et plus précisément le M10, il confirme qu’il est supérieur à ses concurrents mais regrette qu’il ne soit guère plus mobile ni mieux armé que le char moyen dont il est né. De plus, ce qui deviendra la M18 après beaucoup d’étapes sera validé. Cela au plus grand soulagement des responsables des TD car ils ne voient le M10 que comme un autre modèle bricolé et de transition mais qui est en train de phagocyter leur bébé, le T43 futur M18.
Enfin des essais comparatifs menés en septembre 1943 (enfin !) entre le M10 et le M10A1 établissent que le second est supérieur au plan de la mobilité, ne serait-ce que parce qu’il est plus léger puisqu’en n’emportant qu’un moteur. Mais il est trop tard pour renverser la vapeur et le M10A1 ne sera pas employé opérationnellement. Ce qui le rendra d’ailleurs disponible pour la conversion en M36. Mais ceci est une autre histoire…
La description d’un canon automoteur ne saurait être complète sans un examen de ses munitions. L’obus explosif M42A1 est tout à fait classique. Les premiers obus perforants sont non moins classiques, le peu fréquent obus plein (M79) avec traçante et surtout le M62 APCBC avec charge explosive et traçante (HE-T). APCBC désigne un obus perforant (AP) pourvu d’une coiffe facilitant la pénétration (C) et d’une coiffe aérodynamique (BC). Tirés à une vitesse insuffisante pour perforer les blindages des Panzer lourds, il faut en venir à des obus plus durs (en carbure de tungstène) pour résister aux vélocités nécessaires. Il y a alors deux options, un cœur en tungstène avec une enveloppe (un sabot) qui se sépare à la sortie du tube (APDS) et c’est l’option britannique. Elle ne sera vraiment mise au point qu’après-guerre même si de bons résultats sont atteints en 1944-1945 mais avec une précision moindre. La solution allemande comme américaine est celle d’une enveloppe rigide mais bien plus légère, en aluminium, autour du noyau dur ; c’est l’obus APCR (pour Armor Piercing Composite Rigid) ou encore HVAP (pour High Velocity Armor Piercing) pour les utilisateurs d’Outre-Atlantique. Le 76mm (du Sherman réarmé ou du M18) et le 3 pouces (du M10 ou du canon de 3 pouces M6 tracté) utilisent le même obus, le M93. Mis au point tardivement à la mi 1944, le manque de tungstène (qui est indispensable dans d’autres usages stratégiques) en limite la fabrication (moins d’1% du total des obus perforants produits pour le 3 pouces ou le 76) et donc la diffusion. On part en gros de deux obus par blindé et par mois à la fin 1944 à peut-être 5 en mai 1945. Les TD ont longtemps la priorité car ils sont spécialisés dans le combat antichar. Il est à noter que les HVAP ont moins de mordant face au blindage très incliné - comme celui du glacis d’un Panther ou d’un Tiger II. Les performances extrapolées d’essais sur polygones sont les suivantes face à un blindage incliné à 30° :
500m 1000m 1500m 2000m
M62 93mm 88mm 75mm
M93 157mm 135mm 116mm 98mm
M79 109mm 82mm 76mm 64mm
En pratique et avec l’obus M62 le plus usuel, le Pz IV a du souci à se faire à toute distance mais le Panther comme le Tiger I (et a fortiori le Tiger II) sont à l’abri de face sauf coup heureux à exactement 90° sur le bouclier arrondi du Panther. De flanc, le Panther est beaucoup plus « jouable » même à longue distance ainsi que le Tiger I dans une moindre mesure (blindage de 80mm vertical). Le hic est que le M10 n’est pas protégé contre quasiment tous les Panzer et automoteurs à distance de combat – mais il est vrai que son blindage n’était conçu en réalité que pour le protéger des armes automatiques et autres mitrailles du champ de bataille/éclats d’obus.
Le déploiement
Le déploiement opérationnel du M10 commence en mars 1943 à l’arrivée des 776th et 899th TD Battalions. Il vient fort heureusement renforcer (avant de supplanter totalement) les M3 GMC et M6. Le premier combat est une victoire (certes un peu coûteuse en M10) face à la 10. PzD. à Maknassy/ El Guettar. La fin de la campagne de Tunisie sera beaucoup moins mouvementée et c’est dès cette époque qu’un officier de TD novateur fait effectuer des tirs d’artillerie en bonne et due forme à ses M10. Idée promise à un très bel avenir notamment car de nombreux officiers des TD sont issus de l’artillerie. Un système de pointage pour le tir indirect est d’ailleurs ajouté sur les chaînes dès mai 1943 ! C’est d’autant plus logique que la radio embarquée est de la série dédiée à l’artillerie et non aux chars, aux fréquences différentes.
Aucun TD ne participera à la campagne de Sicile mais le M10 est déjà devenu le seul TD lors du débarquement de Salerne. Sa suprématie ne sera qu’écornée par le 805th qui utilise un temps des 3 pouces tractés avant de devenir le seul bataillon sur M18 en Italie et ce jusqu’en mai 1945.
Dans le Pacifique, la situation est un peu la même avec un total de seulement 10 bataillons dont 6 sur M10 et 4 sur M18. Leur capacité antichar n’est certes pas mise à rude épreuve mais ils sont fort appréciés pour leur pouvoir de perforation des très nombreux bunkers japonais. Mais l’absence de toit et de mitrailleuses sous blindage est un défaut majeur face aux féroces tactiques antichar japonaises, souvent menées lors de missions-suicide.
Le morceau de bravoure du M10 est bien sûr la bataille de Normandie d’autant plus que le M18 n’arrive qu’avec la 3rd Army de Patton donc fin juillet 1944. Il fait vite montre de ses limites face aux modèles lourds et même les obus perforants améliorés (voir ci-dessus) n’en font pas le TD idéal. Si l’armement principal ne répond pas aux attentes, au moins peut-on agir sur la protection. En Europe, si les plaques de blindage additionnelles sont rarissimes, l’ajout de sacs de sable est bien plus fréquent face aux Panzerfaust voire aux obus de rupture, et l’installation plus ou moins bricolée de mitrailleuse(s) de 7.62 ou de 12.7mm sur le toit de tourelle et tirant vers l’avant est très fréquente.
Après la 2e guerre mondiale, si les Etats-Unis n’utilisent plus les TD, ils ne sont pas perdus pour tout le monde. Les M10 sont certes dépassés et de nombreux survivants sont ferraillés. Mais l’Italie et d’autres pays en sont dotés provisoirement et en petite quantité. Le Achilles – qui est un M10 réarmé avec l’excellent canon antichar anglais de 17 livres - lui reste tout à fait efficace contre une bonne part des chars déployés sur des fronts moins chauds que l’Europe centrale ; c’est pourquoi ils sont conservés jusque dans les années 50 par la Grande-Bretagne et sont même livrés au Danemark, à la Belgique et à la Hollande. Certains arriveront jusqu’en Egypte, pour affronter Israël et son armée de terre, Tsahal.
Les autres utilisateurs importants sont dans l’ordre les Britanniques et les armées du Commonwealth qu’ils équipent, plus les Polonais, et les Français. Les Soviétiques ne recevront pour leur part que 52 M10. Les Français en recevront au total environ 443, d’abord 155 au titre de ce même Prêt-bail (notamment 110 en 1943) puis directement des dépôts américains pour remplacer les pertes puisque les unités françaises combattent au sein de grandes unités américaines.
De leur côté, les Britanniques percevront 5 M10 en 1942, 1123 en 1943 et 520 (sans canon pour conversion en Achilles) en 1944, pour un total de 1648. Ils les redistribueront aux Canadiens comme aux Polonais (en Europe du nord et en Italie) ainsi qu’aux Néo-zélandais et aux Sud-africains en Italie. Les unités équipées « à l’anglaise » ne déploient pas de bataillons indépendants à l’image des TD américains ou français, mais des « Regiments » antichars (de la taille d’un bataillon) en soutien des grandes unités (divisions blindées et souvent d’infanterie notamment en Europe du nord) ou des corps d’armée ainsi que des armées elles-mêmes. Ces unités seront longtemps mixtes avec des pièces tractées (de 6 livres et surtout de 17 livres) dans 2 des 4 « Batteries » (de 3 « troops » de 4 canons) de chaque « Regiment ». Du moins avant que le peu d’intérêt des pièces tractées pour des Alliés le plus souvent offensifs les fassent abandonner – les hommes ainsi libérés étant souvent réaffectés dans l’infanterie. Réciproquement des Regiments réorganisent parfois une Battery en une compagnie de soutien avec des mortiers lourds de 4.2 pouces.
La théorie veut que les divisions blindées en Europe du nord alignent au début de la campagne (en juin 1944) et selon le schéma qui vient d’être donné, 2 Batteries de 3 troops de 4 pièces, donc 24 M10 (en cours de remplacement par des Achilles à partir de mai 1944). En mai 1945, le nombre de M10 (s’il en reste encore) et surtout de Achilles est toujours de 24 mais les canons tractés ont disparu au profit de 2 compagnies d’infanterie. En Italie, l’intérêt pour des pièces tractées reste réel car le terrain est souvent peu propice aux automoteurs sachant que les blindés lourds allemands sont rares. En un mot, même les 2 livres restent efficaces avec des munitions performantes et ils sont beaucoup plus maniables lors des passages de cours d’eau que les blindés. Ce qui fait qu’une division blindée aligne encore ses 2 Batteries de canons tractés avec ses 2 autres de M10 voire de Achilles.
Mais il serait illusoire de se fier à ces compositions types car, tant en Italie qu’en Europe du nord, les unités combattant au sein des armées britanniques ou canadienne ont fait l’objet de rééquipements incessants ou de réorganisations fréquentes. Les M10, et plus encore les Achilles qui les remplacent souvent en unité, ont parfois équipé des divisions d’infanterie qui auraient officiellement dû attendre la livraison de Archer dans leur régiment antichar au titre des automoteurs de 17 livres prévus par les tableaux officiels.
Il existe peu de variantes opérationnelles du M10, il faut juste citer les « Special Cars ». Ce nom sibyllin recouvre des M10 modifiés comme haut-parleurs sur chenilles pour diffuser des bruits destinés à tromper l’ennemi. En gros des sons de nombreux véhicules censés signaler une offensive là où les Alliés ne vont justement pas attaquer. Vingt-quatre M10 sont modifiés avec un faux tube et des batteries de haut-parleurs plus des magnétophones, plus 6 avec les équipements nécessaires pour coordonner/contrôler les premiers. Leur emploi est connu dès l’été 1944 en Europe du nord et en Italie l’année suivante.
L’autre variante est plus nombreuse car 209 M10A1 sont convertis de janvier à juin 1944 par enlèvement de la tourelle afin d’obtenir des substituts aux M6 High Speed Tractors dont la production est lente à démarrer. Ils servent aux Etats-Unis à tracter la pièce de 120mm antiaérienne (jamais déployée en outre-mer, le 90mm y faisant l’affaire) et en Europe-Italie pour tracter le canon de 8 pouces et l’obusier de 240mm qui sont déplacés en deux fardeaux.
:salut: