• Il était un petit navire...Volume II

    1797-1802 - L’aigle s’envole, la poule royale manque de pot et le goéland rame…

    Ce chapitre, de haute tenue, est garanti sans bateau …ou presque ! De ce fait, sa lecture est facultative si vous n’avez rien à secouer de l’aspect politico-historique. Les possesseurs d’une dispense récente d’éducation physique, établie par leur médecin de famille, sont également dispensés de cette corvée.

    Je vais essayez de faire un point rapide sur la situation extérieure et intérieure de la toute fraiche république française à la veille du XIXème siècle…et, croyez-moi, ce n’est pas des plus simples !

    Je rembobine un peu pour tenter de clarifier la situation…1798…1797…Voilà !

    Il y a, dans l’Histoire de France, des périodes plus ou moins gâtées par la postérité. Si je vous dis, par exemple, le règne de Louis XI ? …Ah, on fait moins le malin ? A la rigueur, les vieux Colleux décatis vont vaguement se souvenir de leurs lectures d’enfance et, grâce au roman de Walter Scott, « Quentin Durward », se rappeler que son barbier se dénommait Olivier le Daim, ce qui, sur le plan historique, est, vous l’avouerez, un poil succinct ! Le Directoire fait partie de ces périodes méconnues. Comme il a le malheur de se situer entre la Prise de la Bastille et le Sacre de Napoléon, les profs d’histoire-géo ont un peu tendance à traiter le sujet juste avant les tomates farcies de la cantine. Les Directeurs, affublés de leur costume à l’antique, ont beau offrir une ressemblance certaine avec les tomates farcies, çà ne marquera pas plus que cela nos futurs « Jeunes Actifs », qui intéressent tant nos banquiers, parait-il.

    Aux frontières…


    Depuis 1792, la France bataille contre ce que les historiens appelleront plus tard la Première Coalition. Entre avril 1792 et avril 1793, elle réussit le tour de force d’être en guerre avec tous ses voisins, hormis la Suisse (mais çà va venir !) ! Inaugurée en 1792 avec l’Autriche et la Prusse, en février 1793, c’est le tour de la Grande-Bretagne et des Provinces-Unies néerlandaises, vassale de la couronne autrichienne, puis, en avril de la même année, l’Espagne a droit à sa déclaration de guerre. Cela dit, les dirigeants français de l’époque ont tellement crié, sur les toits, leur intention d’exporter les bienfaits de la République, qu’il ne faut pas s’attendre à ce que les souverains et monarques voisins leur sautent dans les bras, les deux fesses en avant ! Sans oublier que la noblesse française exilée, les Emigrés, passe le plus clair de son temps dans les antichambres impériales ou royales étrangères à réclamer une intervention militaire pour remettre la royauté sur le trône de France tandis que ses officiers et généraux se sont mis au service des puissances étrangères.

    (147) L'Europe en 1792



    C’est la situation dont hérite le Directoire après le Coup d’Etat du 9 thermidor An 2 (27 juillet 1794) qui renverse le Comité de Salut Public. Malgré une guerre intestine meurtrière, la Guerre de Vendée, qui se déroule entre 1793 et 1796 et fait, tout acteur confondu, près de 200 000 morts (estimation la plus récente), nos armées de conscrits révolutionnaires ont réussi l’exploit de contenir les armées coalisées et de les repousser sur la rive droite du Rhin.


    Autriche et Empire Germanique.

    Fin 1796, sur le continent, notre principal adversaire reste l’Autriche. Le gros de son armée campe sur les berges du Rhin, face à l’Alsace…Mais que fait l’Autriche, en plein milieu des Etats Germaniques, dénommée improprement Empire Germanique ?

    L’Empire Germanique, est, à l’époque un puzzle de royaumes et duchés où se distinguent particulièrement l’Autriche, par ses possessions occidentales et ses suzerainetés, et le puissant Royaume de Prusse, la référence militaire par excellence et le vassal de personne. En 1792, la Prusse a pris part à la Première Coalition contre la France mais, après s’être fait taxer ses possessions de Rhénanie, elle a conclu une paix séparée, en 1795 (Paix de Bâle), et, depuis lors, se cantonne dans une stricte neutralité. De toute façon, la France lui fiche une paix royale. Par contre, les souverains prussiens - Frederick-Wilhelm II (décédé en novembre 1797) et Frederick-Wilhelm III, son successeur – se méfient de leurs voisins, la Russie et l’Autriche, devenus mitoyens, après l’ultime dépeçage de la Pologne, en 1795. La Prusse surveille particulièrement l’Autriche, qui fait aussi partie de l’Empire Germanique, car elle la soupçonne de vouloir jeter son dévolu sur le royaume de Bavière, comme compensation à ses pertes hollandaises sur la rive gauche du Rhin.

    Quant à l’Autriche, elle possède encore quelques beaux restes de l’Empire de Charles-Quint, qui englobent notamment l’actuel Royaume de Belgique, le Duché du Luxembourg – nettement plus grand que l’actuel Grand-duché - et une partie de la Hollande, le tout constitue les Pays-Bas Autrichiens. Enfin elle les possédait jusqu’au début de la Coalition car, depuis lors, ces insupportables Français s’en sont emparés et les ont transformés en départements – à dire vrai, sans qu’il y ait eu trop de rouscaille de la part des autochtones. En plus, les troupes de Pichegru ont viré, en 1795, Guillaume V, vassal de l’Empereur d’Autriche, de son trône des Provinces-Unies, pour transformer son royaume en République Batave, devenue l’alliée de la France. La pilule est, pour le moins, dure à avaler !

    (148) La mosaïque de l’Empire Germanique en 1792.




    La Russie fait aussi partie, sur le papier, de la Première Coalition contre la France, mais elle s’est contentée, sous le règne de Catherine II, de vitupérer sans bouger, militairement, le petit doigt. En 1796, Paul Ier accède au trône laissé vacant par sa mère, décédée d’une crise cardiaque. Le nouveau souverain, victime dans sa jeunesse d’une grave crise de typhus, est un tantinet cinglé et paranoïaque…vous me direz, ce n’est pas le seul, le Roi d’Angleterre George III, qui régnera de 1760 à 1820, est totalement berzingue ! Comme en Russie, l’assassinat de monarques fait partie des traditions familiales, Paul Ier a droit, en 1801, à se faire piétiner à mort après avoir refusé de signer son abdication. C’est, dorénavant, Alexandre Ier qui détient le pouvoir, à dater du 23 Mars 1801. Pour la petite histoire, le souverain russe devient, à partir de 1798, Grand Maitre de l’Ordre de Malte, après la conquête de l’ile par Bonaparte, au cours de son périple égyptien. Cà coince un peu, du côté du Pape, vu que le Tsar est orthodoxe et marié, mais bon !

    L'Italie

    Puisque je viens de parler du Pape, je vais en profiter pour vous toucher deux mots de l’Italie…enfin, deux mots pour tenter de clarifier l’imbroglio italien, çà me parait vain. En 1796, dans la péninsule italienne, nous avons des Italiens, ce qui parait, somme toute, logique, encore qu’ils soient éparpillés dans une multitude d’Etats, de royaumes, de principautés, de duchés, eux-mêmes souvent vassaux d’autres Etats ou Empires…et quand je vous aurais dit qu’au sein de ce puzzle, vous trouvez également des cités situées dans le Royaume Machin mais qui dépendent de l’Etat Truc, vous commencerez à piger la complexité du problème. En comparaison, l’Empire Germanique est d’une simplicité enfantine ! A louche, en 1796, les états principaux sont, le Royaume de Sardaigne, le Royaume des Deux-Siciles, la République de Venise, les Etats Pontificaux – le pape ayant alors, un pouvoir spirituel et temporel !-, le Grand-duché de Toscane et la République de Gènes En dehors de nos cousins italiens, il y a également l’Autriche qui possède…enfin, possédait jusqu’à il y a peu, la Lombardie et d’importants territoires à l’Est de la Péninsule, nonobstant une charrette de suzerainetés. Je vous propose une carte de la situation en 1796 pour tenter d’y voir clair.

    (149) Carte de l’Italie en 1796 après les traités de Bâle.


    Si les idées révolutionnaires font flores dans l’intelligentsia bourgeoise italienne, le Directoire ne prend la décision d’ouvrir un second front en Italie, qu’en 1795, pour soulager l’Armée du Rhin qui affronte l’armée autrichienne, sur le Rhin. Bonaparte est désigné, en mars 1796, pour prendre le commandement de l’Armée d’Italie, constituée de bric et de broc, mal équipée et vouée à jouer les figurants pour attirer les troupes austro-sardes. Manque de pot, le petit corse révèle ses capacités stratégiques et, avec son armée de 30 000 culs nus, se met à tailler en pièces les armées, deux fois et demi plus puissantes, qu’on lui oppose.

    (150) L'Armée d'Italie – vue par Richard Knötel

    Il faut néanmoins apporter quelques réserves à cette œuvre, car l’auteur (1857-1914) a exercé son art à la fin du XIXème siècle, période durant laquelle les relations diplomatiques franco-allemandes peuvent être considérées comme un tantinet tendues. La volonté d’y décrire une armée de pillards, sans être totalement fausse, n’est pas tout à fait innocente.



    Arrive le mois de janvier 1797 et Bonaparte, qui vient de plumer les Autrichiens à Rivoli (14 janvier 1797), réclame des renforts et du pognon. Le Directoire prélève deux divisions, 30 000 hommes, sur l’Armée du Rhin et les expédie en Italie. Le transfert s’effectue si discrètement que le Renseignement autrichien n’y voit que pouic – et, pourtant, les pro-royalistes, comme Pichegru - qui s’avèrera avoir échangé son plumet de général révolutionnaire contre une jaquette couleur de muraille d’agent infiltré - informent régulièrement des mouvements des troupes françaises, les Autrichiens et, particulièrement, le Prince de Condé, noble français exilé qui commande, alors, une des armées coalisées sur le Rhin. Donc, pour les renforts, c’est bon, d’autant plus que l’Armée du Rhin, s’est fait un devoir d’expédier des troupes aguerries et disciplinées. Par contre, pour les pépètes, le Directoire étant rincé, Bonaparte est prié de se débrouiller. Cà tombe bien, les troupes pontificales font des moulinets guerriers avec leurs sabres.

    (151) Première Campagne d'Italie - 1796-1797





    Le 16 pluviôse An 5 (4 février 1797), tandis que ses deux nouvelles divisions, pour le rejoindre, escaladent les Alpes en pleine tempête de neige, il avance sur le Senio où sont retranchées les troupes du Pape, constituées de 8000 soldats et d’une levée de paysans très peu motivés. Après une brève escarmouche, c’est la déroute dans les troupes du Pontife. L’armée française progresse rapidement. Le pape commence à faire ses valises et envisage sérieusement de s’exiler. Le 25 pluviôse (13 février) Bonaparte fait halte à Tolentino. Entre-temps il a fait rassembler tous les prisonniers, leur a attribués vivres et provisions et tenus un apaisant discours –n’oubliez pas qu’il est corse !- par lequel il précise que la République n’a rien contre le Pape, symbole de la Foi –, mais souhaite juste qu’il se sépare de ses mauvais conseillers, incitateurs de guerre. Le téléphone arabe fait le reste et, le pape, rassuré sur le devenir de son pouvoir temporel et spirituel, est prêt à signer des deux mains. Par le traité de Tolentino, la papauté récupère deux de ses possessions, tombées aux mains des français, moyennant 15 000 000 de francs pour chacune…Avec trente millions (2/3 en or et 1/3 en pierres précieuses) dans l’escarcelle, Bonaparte est maintenant prêt pour porter l’estocade aux Autrichiens.

    Mais la situation en Italie n’est pas clarifiée pour autant. Au Sud, le Royaume des Deux-Siciles, couramment dénommé, à l’époque, Royaume de Naples, bien que sensé être neutre, affiche sans vergogne ses amitiés anglo-saxonnes et louche aimablement sur les possessions pontificales limitrophes. Néanmoins, il se garde bien d’exprimer toute velléité guerrière et, pour le moment, il n’y a pas péril en la demeure. Ce n’est pas le cas avec la République de Venise qui est un véritable panier de crabes et n’arrête pas de jouer les girouettes. Affichant une neutralité de façade, elle a une trouille bleue des armées françaises mais craint tout autant son puissant voisin autrichien.


    La République de Venise

    Dans un premier temps, Bonaparte, qui a l’Autriche dans sa ligne de mire, rassure Venise, dont le Directoire souhaite se faire un allié, sur son sort futur, à condition qu’elle donne, elle aussi, un sérieux coup de balai dans son gouvernement et rafraichisse son système politique décadent en s’inspirant des idées nouvelles, véhiculées par la Constitution française. Venise, grande spécialiste du double-jeu, se répand en promesses feintes mais espère, secrètement, pouvoir écraser les restes d’une armée française qui va se prendre une déculottée inévitable face à la puissante armée autrichienne.

    Manque de bol, c’est le petit corse qui botte les fesses à l’Autrichien mais la cocotte-minute vénitienne est tellement sous pression que son gouvernement est incapable de calmer le jeu, dans l’hypothèse où il l’aurait voulu. Les partisans italiens de la révolution à la française se sentent confortés par les succès de Bonaparte et réclament des mesures radicales. Venise saute sur l’occasion pour déployer ses troupes, à la fois pour calmer les ardeurs révolutionnaires et pour menacer les talons de l’armée française qui progresse vers Autriche. Les troupes françaises, stationnées en Italie, ont reçu l’ordre de rester l’arme au pied. Les cités italiennes, sous gouvernement vénitien, favorables aux idées révolutionnaires se soulèvent. L’aristocratie et le clergé vénitien organisent une contre-révolution campagnarde qui se prépare à prendre les cités d’assaut.

    En mars 1797, alors que les cités ne sont plus sous son contrôle, le Collège Suprême vénitien, qui ne doute de rien, expédie des émissaires à Bonaparte. Cà tombe mal, car il vient, lui-même, de se fendre d’un courrier « foudroyant » (sic) adressé au gouvernement vénitien sur sa mauvaise volonté évidente. Les envoyés réclament son aide pour mater les révolutionnaires, contestent l’approvisionnement « forcé » des troupes françaises – alors que, jusque là, Venise subvenait fort aimablement à celui des troupes autrichiennes -, jurent qu’il n’y a plus un rond à pomper dans les caisses vénitiennes, et exigent la restitution de places fortes que Bonaparte, méfiant, a passées sous son contrôle. En gros, sa réponse va être… « Si vous aviez suivi mes conseils, vous n’en seriez pas là…Débrouillez-vous ! Nous restons neutre mais ne vous avisez pas de toucher un cheveu d’un français, çà risque de vous retomber sur la tronche avec élan ! Maintenant, cassez-vous, j’ai des affaires plus importantes à régler et n’oubliez pas de payer la facture à la caisse, en sortant !»…Résultat, Venise baise les babouches de Bonaparte et crache au bassinet le million de pépètes mensuelles exigées.

    Mais, comme, bientôt, on n’a plus de nouvelle de l’Armée d’Italie qui ferraille dans les Alpes autrichiennes, Venise reprend du poil de la bête, arme de mousquets et de canons ses contre-révolutionnaires et laisse assassiner allègrement les soldats français (Pâques véronaises – 400 morts). Pour couronner le tout, le 4 floréal (23 avril), par un temps épouvantable, un lougre français, chassé par des frégates autrichiennes, demande refuge, dans les règles, au port « neutre » de Venise. L’asile lui est légalement refusé mais avant qu’il n’ait le temps de reprendre la mer, il est bombardé par les batteries du Lido et pris à l’abordage par des chaloupes vénitiennes. L’équipage est massacré, ses trois derniers survivants sont jetés en prison et le commandant du Lido récompensé officiellement par le Doge.

    Pendant ce temps, Bonaparte mène rondement sa campagne. Les Autrichiens sont coincés car une grande partie de leur armée est restée sur le pied de guerre, face à nos Armées du Rhin et de Sambre & Meuse, en Alsace et Palatinat. Quand Bonaparte et l’Armée d’Italie campent à 120 kilomètres de Vienne, obligeant la Cour et le gouvernement autrichien à chercher refuge en Hongrie, l’archiduc Charles propose, lui-même, un armistice qui sera signé le 18 avril 1797 (Armistice de Leoben - 29 germinal An 5). Comme de juste, cet armistice va déboucher sur un traité de paix et des négociations financières et territoriales. En Italie, il n’est pas question de restituer la Lombardie, fidèle allié des Français, à l’Autriche mais Bonaparte entrevoit une opportunité de faire payer sa duplicité à la Sérénissime République. Les possessions italiennes de Venise passeront sous l’autorité autrichienne ! Vienne sera ravie de l’aubaine et même si la République des Doges se voit amputée de ses territoires dans l’arrière-pays italien, elle conserve néanmoins son indépendance, ses provinces sur la cote dalmate et en Adriatique.

    Il y a l’Autriche, en tant qu’Etat souverain mais aussi l’Empereur d’Autriche en tant que suzerain de nombreux états germaniques ou hollandais. Or, pour la jeune République française, le Rhin est une frontière physique naturelle et, en 1797, ses troupes campent, le long de ses rives, depuis son estuaire batave jusqu’à la frontière suisse – à l’époque Mulhouse (Mülhausen) et le Sundgau sont encore helvétiques mais plus pour longtemps. Comme déjà dit, plus haut, les Pays-Bas Autrichiens sont maintenant départements français et, le Stadhouder des Provinces-Unies, Guillaume V de Nassau, vassal de la Couronne autrichienne, s’est fait viré par les troupes françaises alors qu’il s’apprêtait à offrir sa flotte de guerre à la Grande-Bretagne et a du se réfugier en Angleterre. Les Autrichiens acceptent secrètement la création de la République Batave et l’extension de la frontière française sur le Rhin mais, comme le veut les habitudes de l’époque, il faut, entre autres, trouver un point de chute compensatoire à ce pauvre Guillaume de Nassau. Pour cette partie des négociations, dites de l’Empire, les Autrichiens vont essayer de faire accepter la ville suisse de Berne comme lieu de congrès mais çà sera finalement à Rastatt qu’elles se dérouleront, à partir de fin 1797.

    En fait, Venise n’aura même pas le temps de digérer la pilule de sa future vassalité autrichienne. Bonaparte, alors que, conformément aux accords, son armée se replie, sur les Alpes Juliennes et la rivière Isonzo (à la frontière actuelle de l’Italie et de la Slovénie), est enfin informé des évènements sanglants des dernières semaines. Au même moment, deux émissaires du Doge, jouant les innocents, l’ont rejoint à Graz pour tenter de réviser à la baisse les accords austro-français sur les domaines vénitiens. Ils n’ont pas besoin de défaire leurs valises ! Bonaparte entre dans une colère noire et, le 2 mai 1797 (13 floréal), publie un manifeste de guerre contre Venise. La Constitution française n’autorise ni le Directoire, ni, à fortiori, ses généraux à déclarer la guerre mais elle autorise « à repousser des hostilités déjà commencées ». Bonaparte, s’étayant sur les évènements de Vérone et du Lido, considère que les hostilités sont commencées, à l’initiative de Venise.

    Les troupes françaises marchent sur la lagune. Militairement, ce n’est pas simple, Venise dispose de 37 galères, 168 barques canonnières, un millier de canons, d’une garnison de 15 000 hommes dont 11 000 esclavons (troupes originaires de Slavonie, actuelle Croatie) et d’un stock de vivres pour huit mois. Les lagunes environnantes sont toutes armées et la citée, elle-même, est solidement fortifiée et bien protégée par son réseau de canaux. Ce n’est pas vraiment une promenade de santé même pour une armée qui vient de faire plier l’Autriche. En plus, il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps, car, justement, l’Autrichien pourrait bien se raviser et jeter aux orties ses intentions pacifiques. Par le nouveau traité, tout ce qui concerne Venise est sensé être convenu, au préalable, entre la France et l’Autriche.

    (152) Arsenal de Venise.

    A la fin du XVIIIème siècle, la puissance navale de Venise n’est plus qu’un lointain souvenir et les Français n’y trouveront qu’une dizaine d’unités opérationnelles qui seront intégrées à la flotte française (on les retrouve dans l’inventaire de 1799 – classe deux-ponts de 64 canons et frégates).




    (153) Canal d'accès aux bassins de l'Arsenal - Venise – Peinture de Canaletto





    Le 13 Mai, en pleine panique gouvernementale et effervescence citadine, le vieux Doge, après deux tentatives de négociations infructueuses avec Bonaparte, rend son tablier tandis qu’un gouvernement provisoire est constitué. Les troupes croates, qui en avaient profité pour mettre la ville à sac, sont réembarquées et expédiées dans leurs pénates puis l’autorisation d’entrer dans Venise est donnée aux troupes françaises. En fait, les Vénitiens dépêchent eux-mêmes une flottille, le 16 Mai, pour embarquer 4000 soldats français qui s’installent paisiblement dans la cité.

    Le même jour, Bonaparte signe à Milan un traité de paix avec la délégation de la nouvelle république de Venise, plus conforme à ses vœux et à ceux du Directoire. Au passage, Venise doit abandonner, à son vainqueur, trois vaisseaux de 64 canons, deux frégates (dont la Muiron qui ramènera, en France, le futur Consul après son expédition égyptienne), et payer une contribution de 3 millions en argent et autant en munitions navales. Bonaparte prend également des dispositions pour installer rapidement des garnisons dans les iles grecques de l’Adriatiques, possessions vénitiennes, Corfou (Kerkira), Zante (Zakynthos), Céphalonie (Kefallinia), Saint-Maure (Levkas), Cerigo (Kithira). Il demande au Directoire d’expédier l’amiral Brueys avec six vaisseaux dans l’Adriatique et, prévoyant, envoie deux millions à Toulon pour éviter de s’entendre dire que l’escadre ne peut prendre la mer parce que les caisses sont vides. Comme, malgré tout, la manœuvre de l’escadre nécessite un certain délai, il réquisitionne des bâtiments et marins vénitiens pour transporter les garnisons françaises dans les iles.


    La Grande-Bretagne

    Comme je constate qu’il en reste un ou deux qui ne sont pas encore morts d’ennui devant leur écran, j’en rajoute une petite couche….Veinards !

    Alors, récapitulons !...La Prusse, c’est fait…l’Autriche et l’Italie, c’est quasiment ficelé…Ciel ! J’allais oublier notre copain de récré préféré, l’Angleterre…suis-je bête !

    Depuis 1793, la Couronne britannique fait partie de la Première Coalition contre la France. Si son armée joue l’Arlésienne durant ce conflit, ce n’est pas le cas de la Royal Navy qui assure l’intégralité du travail sur les mers et dans le blocus des côtes et des ports. Son second rôle, et non des moindres, est le financement du conflit. Enfin, elle a pris en charge l’entretien des mouvements royalistes intérieurs.

    Début 1797, l’Angleterre sent bien que la situation lui échappe. La Prusse s’est installée dans une prudente neutralité, la Russie gesticule mais ne bouge pas un orteil, l’Autriche se prépare à s’asseoir à la table de négociation, l’Espagne est devenue l’allié de la France, les Pays-Bas, une République Batave et le Portugal, son ultime allié, tend une oreille complaisante aux offres de paix franco-espagnoles. Bref, elle va finir par se retrouver toute seule face à la turbulente République Française. Et s’il n’y avait que çà !...Financer une guerre est affaire coûteuse et l’Angleterre doit faire face à une crise monétaire carabinée. Elle s’est, jusqu’alors, largement servie auprès de ses riches banquiers à grands coups d’avances qu’elle ne couvre qu’en faisant marcher sans arrêt la planche à billets. Au bout d’un moment, les épargnants paniquent et cherchent à échanger le papier-monnaie contre de solides monnaies sonnantes et trébuchantes. En mars 1797, la Banque d’Angleterre demande à suspendre ses payements. La livre perd 15% dans la foulée. Les banquiers privés ne pouvant plus se fournir en or auprès de la banque centrale, demandent, à leur tour, de payer en billets. La banqueroute générale est évitée de justesse grâce à l’initiative des plus gros commerçants de la City qui tombent d’accord pour accepter les payements en papier-monnaie. C’est à cette époque que l’usage du billet de banque se généralise en Grande-Bretagne. Il y a quand même un léger problème, le plus petit billet émis, jusqu’alors, est de 5 livres (100 francs !), comment payer les salaires des ouvriers qui sont loin de toucher une telle somme ? La Banque d’Angleterre va donc émettre de nouveaux billets de 20 et 40 schillings (24 et 48 francs). La catastrophe a été évitée mais le gouvernement britannique a eu chaud. Le problème est que, dorénavant, la valeur du papier-monnaie n’est plus assujettie au cours de l’or, relativement stable et même avantageusement surévalué en temps de conflit, mais directement liée aux résultats de la politique gouvernementale. Humour de l’Histoire, au même moment et pratiquement pour les mêmes raisons, la France supprime le papier-monnaie, les fameux assignats, et revient à la monnaie traditionnelle !


    (154) William Pitt, Premier Ministre, vide les poches de la Banque d'Angleterre - caricature d’Adrian Ash.




    Le renseignement britannique a glané des informations sur un projet avancé d’expédition en Irlande, initié par Hoche, avec la bénédiction du Directoire et l’appui des flottes espagnoles et hollandaises. L’Irlande est loin d’être une calme possession de la Couronne et le Cabinet britannique sait parfaitement que si un débarquement s’y déroule avec succès, les Irlandais vont se dresser, comme un seul homme, contre l’Angleterre. Ce qui va l’obliger à dégarnir sa flotte de blocus et expédier sa troupe sur son flanc ouest, et laisser ses côtes de la Manche sous la menace d’un autre débarquement. Cà frise le casse-tête !

    Il reste une solution, négocier la paix avec les Français. Qu’elle soit provisoire pour se refaire une santé ou définitive, peu importe, l’avenir le dira. La famille royale est viscéralement contre la Révolution et tout projet de paix mais Pitt, alors Premier Ministre, la considère comme indispensable. Ce sont les Anglais qui font le premier pas, dès le mois d’avril 1797. Les préparatifs à la négociation se déroulent rapidement. Pour faciliter les communications des négociateurs avec leurs gouvernements respectifs, le Directoire choisit d’installer les délégations à Lille. Selon la méthode éprouvée britannique, deux équipes de négociation sont constituées. Une, officielle, pour la façade, les petits fours, les journalistes, les curieux et les espions. Une autre, secrète, qui fait le véritable travail. La qualité et la compétence des négociateurs, choisis des deux côtés, laissent augurer les meilleurs espoirs. A ce moment-là, il y a une volonté réelle des deux belligérants à trouver un accord. Las, des évènements intérieurs français vont gripper cette belle mécanique diplomatique.

    [BREAK=Que se passe-t-il en France, sous le Directoire?]
    Que se passe-t-il en France, sous le Directoire ?


    Le pouvoir

    Depuis le 9 Thermidor (comme le homard) An II (27 juillet 1794), le Comité de Salut Public a été écarté du pouvoir. Après une épuration relativement modérée – 117 condamnations à la guillotine -, les Thermidoriens promulguent une nouvelle constitution pour la République Française – la Constitution de l’An III -. Les organes exécutifs et législatifs sont répartis entre deux chambres, le Conseil des Cinq-Cents, le Conseil des Anciens, le Directoire, constitué de cinq Directeurs, dont dépendent exclusivement les Ministres.

    Comme son nom l’indique, le Conseils des Cinq-Cents comporte 500 membres de plus de 30 ans d’âge, élus au suffrage censitaire (seuls, les citoyens qui s’acquittent de l’impôt ont le droit de vote, soit environ 30 000 électeurs). Il est renouvelable, tous les ans, par tiers, est chargé de l’élaboration des lois et de voter les résolutions qui sont soumises, après, à l’approbation du Conseil des Anciens.

    (155) La salle du Manège - Siège des Cinq-Cents





    Le Conseils des Anciens comporte, lui, 250 membres de 40 ans d’âge minimum, également renouvelables par tiers annuel. Il partage le pouvoir exécutif avec le Directoire et participe avec le Conseil des Cinq-Cents au vote des lois mais ne les discutent pas.

    (156) Le Conseil des Anciens aux Tuileries



    Le Directoire est un collège de 5 Directeurs, âge minimum de 40 ans, dont la présidence est tournante tous les trois mois. Cela dit, cette présidence n’offre aucune prépondérance décisionnaire. Tous les ans, un des membres du collège est renouvelé. Là, il y a une astuce ! C’est le Conseil des Cinq-cents qui établit une liste de 50 candidats Directeurs, transmise aux Anciens. Ces derniers ne retiennent, au final, que cinq de ces candidats dont un seul succèdera au membre sortant (lui-même non rééligible). Ces dispositions présentent une faille. Sous réserve de disposer d’une majorité des 2/3, il suffit de présenter une liste de 45 glands parfaitement anonymes et insignifiants, de lui rajouter cinq personnages bien ciblés, et, comme le Conseil des Anciens n’a pas les moyens de refuser la liste, on est sûr d’avoir un homme de son sérail chez les Directeurs et d’en modifier la politique, sauf si les Anciens, méfiants, se mettent en tête de choisir un des 45 blaireaux ! Le Directoire lui-même est ce qu’on pourrait appeler, de nos jours, un gouvernement bourgeois de gauche à tendance modérée.

    (157) Le Directoire – « Le cul entre deux chaises » - Dessin satyrique.
    « On va au mal par une pente insensible, on ne remonte au bien que par un effort. »
    A gauche, le Trône de la Royauté. A droite, hors cadre, le fauteuil de la République.



    Les concepteurs de la Constitution de l’An III ont tellement peur d’une possibilité de coup d’état et ont si bien bordé et verrouillé ladite constitution, que seul un coup d’état peut en permettre la révision la plus anodine ! Conséquence…qui va devoir s’auto-coup-d’étatiser ? …Le Directoire lui-même mais n’anticipons pas !

    Quelle est la tendance politique des Conseils et, plus particulièrement, du Conseil des Cinq-Cents, le plus turbulent et surtout l’élaborateur des lois ? En gros, on y trouve trois groupes distincts. Les Jacobins, « survivants » et héritiers des idées révolutionnaires de l’ancien Comité de Salut Public, dont quelques nostalgiques de ses méthodes expéditives et des perfectionnements techniques du Docteur Guillotin. Les Constitutionnels, modérés qui se veulent les garants de la nouvelle constitution. Enfin, les Clichystes, par référence géographique à leur club parisien de « réflexion » le plus actif. Plus ou moins réactionnaires, les Clichystes sont, en tout cas, noyautés profondément par de nombreux factieux favorables au retour de la monarchie, par tous les moyens.


    La menace royaliste

    Le 9 avril 1797 (20 germinal, an 5) les collèges d’électeurs, largement influencés par la faction clichyste, se réunissent, pour dix jours de cession ininterrompus, afin de désigner les représentants aux deux Chambres, renouvelées par tiers. Le résultat des urnes est favorable à la faction royaliste, qui, lorsque la nouvelle cession parlementaire débutera le 1er Prairial (20 mai 1797), bénéficiera alors de la majorité des deux-tiers. Comme deux des cinq Directeurs, Carnot et Letourneur, sont plus ou moins chaudement de son côté, il lui suffira de proposer un homme du sérail, lors du renouvellement, pour prendre le pouvoir au Directoire. Il reste néanmoins une inconnue car le choix du directeur sortant s’effectue par tirage au sort. Les Clichyste réclament que ce tirage s’effectue en public mais cette proposition est anticonstitutionnelle et donc irrecevable La réaction antirépublicaine ne cherche même plus à se dissimuler et exprime ouvertement le coup funeste qu’elle va porter, en toute « légalité », à la République. Elle souhaite également se débarrasser de la tutelle du Conseil des Anciens, trop constitutionnel à son goût. La noblesse exilée, qui faisait racheter en sous-main ses biens confisqués par la Révolution, se montre de moins en moins discrète. On en dénombre plus de 5000, rien qu’à Paris. Les prêtres réfractaires sortent de leurs cachettes et vont prêcher la bonne parole royaliste dans les campagnes. Quelques jours avant le fatidique 1er Prairial, le Conseil des Cinq-Cents, dans son ancienne composition, réussit même à faire passer une motion qui annule les effets de la loi du 3 brumaire. Ce texte de loi interdit aux parents d’émigrés d’accéder à fonctions publiques. Or un certain nombre de nouveaux élus est concerné par cette loi et ne pourra donc siéger. Le Conseil des Anciens refuse la motion.

    Le premier prairial (20 Mai 1797), la nouvelle assemblée se réunit. Pichegru, qui n’est pas encore connu publiquement pour ses agissements d’agent royaliste mais comme général illustre, en disgrâce du gouvernement, est élu Président du Conseil des Cinq-Cents à une très large majorité. A contrario, le tirage au sort du directeur sortant désigne Letourneur, ce que la nouvelle majorité considère comme une magouille du Directoire pour conserver le pouvoir…ce qui n’est peut-être pas totalement faux. On propose finalement Barthelemy, ambassadeur en Suisse, qui avait négocié à Bâle la paix avec la Prusse puis l’Espagne. L’homme est surtout choisi pour ses accointances supposées avec le Prétendant, le Comte de Provence, futur Louis XVIII. En fait, le nouveau directeur est un faible, plutôt médiocre et respectueux du pouvoir en place. En jouant sur la forme, les Cinq-Cents obtiennent que les Anciens votent l’annulation de la loi du 3 brumaire. Les nouveaux élus, jusque là interdits d’enceinte, peuvent venir occuper leurs sièges et renforcer la majorité royaliste. Tous les membres des commissions sont renouvelés au bénéfice des royalistes. Les lois à l’esprit trop révolutionnaire sont quotidiennement remises en cause. Un contrôle des compte jusqu’au 1er Prairial est exigé. Dans un contexte de guerre avec un état aux poches notoirement vides, la manœuvre est cousue de fil blanc et n’a pour but que de saper l’autorité du Directoire et de son gouvernement, d’autant plus que le Directoire n’a pas, constitutionnellement, le droit de manier directement les fonds de l’Etat. A ce sujet, vous vous souvenez du million qu’a expédié Bonaparte depuis l’Italie, à l’ordonnateur de la Marine de Toulon pour accélérer le départ de l’escadre ? Il a été saisi par la Trésorerie et expédié à Paris ! D’ailleurs, on commence à s’élever, dans la tribune, contre le traitement infligé aux aristocraties italiennes par Bonaparte, instrument du Directoire. On reproche au général d’avoir entrepris des opérations militaires contre un autre état, en l’occurrence Venise, sans l’accord préalable des Conseils.

    Les émigrés, réfugiés dans les cours européennes, se frottent les mains et commencent à entamer le décompte des jours qui les séparent de la reprise du pouvoir. Cà commence à sentir le vinaigre et le Directoire sent le danger mais, comme tout est fait sous le couvert de la « légalité », il est pieds et poings liés. Coup de bol, lors de l’occupation de Venise, à la mi-mai, les troupes françaises ont arrêté un important agent royaliste, le comte d’Entraigues. Plutôt que de l’expédier à Paris se faire fusiller, Bonaparte l’assigne à Milan, en résidence surveillée, lui accorde une aide financière et, finement, lui tire les vers du nez. Trop heureux de s’en sortir aussi bien, Entraigues déballe sans se faire prier. Pichegru, élu président du Conseil des Cinq-Cents, complote depuis des années avec les émigrés et notre cher comte a même l’amabilité de posséder un document irréfutable de sa trahison. Bonaparte et deux de ses généraux contresignent le document pour attester de sa véracité, avant de l’expédier en urgence à Paris.

    A Milan, Bonaparte, que Joséphine à rejoint – elle a peut-être quelque écart de conduite à se faire pardonner ?-, se lasse d’attendre les négociateurs officiels français, désignés par le Directoire, mais désespérément absents. Il sent la nécessité de conclure rapidement avec l’Autriche et prend, de son propre chef, la direction des opérations diplomatiques. A Lille, les négociations franco-britanniques paraissent sur la bonne voie.

    (158) Bonaparte & Joséphine au bord du Lac de Come – 1797



    En Mai 1797, Le Directoire est constitué d’un collège de cinq directeurs. Il y a le médiocre Barthélémy, fraichement promu, qui a la malchance d’être catalogué instrument de la faction royaliste. Lazare Carnot est un républicain modéré au glorieux passé militaire mais pèche par une soif insatiable de pouvoir et louche sur le siège de chef de gouvernement que ne peut lui offrir le système directorial ; il voit dans les évènements se dessiner un avenir plus prometteur. De surcroit, il hait Barras, autre Directeur, qui se veut le porte-drapeau des jacobins, antithèse de sa conception politique. Barras, donc, « roi de la canaille » comme il se décrit lui-même, est la tendance gauche dure du Directoire ; avec lui, nulle crainte de collusion avec les royalistes. Fantasque, il est difficile à gérer et ses frasques et ses parties fines feraient la fortune de nos revues « people » modernes. C’est encore lui qui fait se rencontrer Bonaparte et Joséphine de Beauharnais. Reubell et, les deux derniers membres sont des républicains modérés mais rigides et totalement opposés à tout excès, qu’il soit royaliste ou révolutionnaire.

    (159) Barras, Madame Tallien et Joséphine de Beauharnais (caricature anglaise de 1797).

    Allusion au goût prononcé de Barras pour les soupers fins et aux infortunes conjugales de Bonaparte. C’est lui qui tient le rideau tandis que les deux jeune femmes dansent nues devant Barras.


    Rapidement, au fil des évènements qui ont suivis les élections, une scission s’est créée au sein du Directoire, d’un côté Barras, Reubell et Larévellière –même si ces deux-là n’ont que peu d’affinités avec Barras-, de l’autre Carnot et Barthélémy. Ils possèdent maintenant des preuves tangibles de la trahison de Pichegru et de quelques autres mais elles peuvent très bien voler en éclats, en l’absence d’autres éléments, devant un tribunal. De plus, il faut obtenir l’acte d’accusation via le Conseil des Cinq-Cents et ce n’est guère le moment car c’est sa majorité royaliste qui a expédié Pichegru au Perchoir. Parmi les ministres, celui de la Police, de l’Intérieur et leur collègue de la Guerre sont notoirement connus pour leur sympathie « royaliste », ce qui n’arrange rien. Il y a bien les ministres de la Marine et des Relations Extérieures mais, comme on a prévu de les remplacer à court terme, il vaut mieux ne pas leur confier de rôle prépondérant, ils risqueraient de s’incruster ! En fait, dans le gouvernement, seuls, les ministres de la Justice et des Finances, haïs par les royalistes, peuvent être considérer comme des appuis sûrs. Comme par hasard, les Clichystes réclament leur remplacement.

    Il ne reste plus qu’une solution à notre trio, le coup d’état ! Mais pour le réaliser il faut l’appui de l’armée. Il y a bien Bonaparte et son Armée d’Italie, mais les trois Directeurs pressentent une puissance politique chez le petit Corse qui risque de leur porter ombrage. Hoche, à la tête de l’Armée de Sambre-et-Meuse, est plus conforme à leurs souhaits et, de plus, dans le cadre de la future opération d’Irlande, il est amené à transférer 20 000 hommes sur Brest. Comme par hasard, Paris se trouve juste sur le chemin de la Bretagne.

    (160) Les mérites et victoires respectives de Pichegru, Moreau, Hoche & Bonaparte – gravure de 179.7

    De gauche à droite, respectivement,
    Hoche qui tient le morceau du puzzle correspondant à la presqu’ile de Quiberon, en souvenir de sa victoire contre la tentative de débarquement royaliste.
    Moreau en tant que général de l’Armée du Rhin est associé à Pichegru, vainqueur de la Campagne de Hollande, en 1795, pour tenir le morceau représentant les conquêtes de la rive gauche du Rhin à la Mer du Nord.
    Bonaparte, enfin, maintient la part de la carte correspondant à ses victoires en Italie.
    A noter, au-dessus de la carte, l’aigle autrichien avec le sabre brisé et les ailes raccourcies car c’est encore un peu tôt pour l’aigle napoléonien.



    Légalement, les Chambres assurent, elles-mêmes, la sécurité et la police dans les enceintes législatives. A la mi-juillet, la majorité royaliste interprète les textes s’y rapportant dans le sens qui lui convient le mieux. Les termes employés se rapportent à la sécurité « des lieux »… « des lieux » à «la ville», il n’y a qu’un pas qu’elle franchit allègrement. Autrement dit, la gendarmerie et l’armée, dorénavant, n’auront plus lieu de stationner dans la capitale, ni le pouvoir d’y intervenir. En même temps, elle décrète la création d’une Garde Nationale, dont le projet sommeillait aimablement dans la Constitution, et dont elle désignera les commandants. En fait, elle se mitonne une garde prétorienne à sa botte.

    Evidemment, le « passage » des troupes de Hoche, à proximité de Paris, déclenche un tollé de protestations. Surtout que la majorité royaliste n’a pas vraiment eu le temps nécessaire pour la mise en place des gardes nationaux et, qu’en sus, un des régiments à involontairement dépassé la limite légale des 12 lieues. Il ne s’est gouré que de cinq bornes, une lieue, mais le mal est fait.

    Le 28 messidor, le Directoire, par scrutin secret, remanie le conseil des ministres et ne conserve à leurs portefeuilles que les deux derniers ministres cités, à la Justice et aux Finances. Au passage, Talleyrand prend la direction des Relations Extérieures et Hoche se voit offrir le maroquin de la Guerre mais trop jeune – il n’a que 28 ans, alors qu’il en faut trente, au minimum – il doit y renoncer. Cà commence à faire beaucoup, pour l’opposition, de nouveaux ministres qui ne lui conviennent pas, une armée qui piétinent aux portes de Paris. Il n’y a pas de doute, le Directoire veut attenter à l’inviolabilité des Conseils !

    Entre le 18 juillet et le 20 juillet (30 messidor – 2 thermidor), c’est l’effervescence au Conseil des Cinq-Cents. Mais où en sont les préparatifs de la Garde Nationale ? C’est honteux, Citoyens, quatre régiments de cavalerie marchent sur Paris ! Mais rassurez-vous, le 9 Thermidor, jour funeste pour les tyrans, est proche ! Là, on constate que la faction royaliste ne manque pas de culot, car les évènements thermidoriens de l’An 3 n’ont pas grand-chose à voir avec ses propres intentions.

    C’est Barras qui, de sa propre initiative et sans en informer ses deux autres collègues, a organisé la manœuvre de Hoche et, quand ce dernier, naïvement, se présente devant le Directoire, il se fait violemment tancé par Carnot. Comme Barras ne pipe mot, Hoche est accusé d’avoir outrepassé les limites constitutionnelles. En catastrophe, Reubell et ses collègues prennent sa défense et obtiennent, avec l’appui dudit Barras – c’est le moins qu’il puisse faire !-, qu’on lui renouvelle la confiance du Directoire. Hoche a eu chaud et, tandis que les Cinq-Cents s’empressent de réclamer sa comparution devant un tribunal, il préfère rejoindre son QG en Allemagne et ordonne le repli de ses troupes du côté de Reims. L’initiative prématurée de Barras a mis ses collègues dans une situation difficile car il les prive de l’appui militaire nécessaire pour leur projet. En réalité, c’est du côté de l’Armée d’Italie que se trouve la solution.

    Bonaparte est connu pour ses sentiments jacobins et son armée, constituée en majorité de Méridionaux, a la fibre nettement révolutionnaire, tendance sans-culotte de 93. Alors que dans les autres armées de la République, l’habitude ancienne de balancer du « Monsieur » aux officiers est remise au goût du jour, dans l’Armée d’Italie, il n’y a que l’appellation de « Citoyen » qui est de mise, quelque que soit le grade. D’ailleurs, le Directoire a même été amené à promulguer un décret pour exiger l’emploi du terme « Citoyen », au sein de l’Armée, peu de temps avant ces évènements.

    (161) Bonaparte en Italie – 1796



    Le 14 Juillet 1797 (26 Messidor), il organise en Italie et notamment à Milan, siège de son QG, une monumentale fête aux Armées. Pour l’occasion, une pyramide de trophées pris à l’ennemi, sur laquelle figure la liste des morts de la campagne, est érigée dans la capitale lombarde. Au cours de la cérémonie, il se fend d’un discours à la gloire de la Révolution, très ciblé antiroyaliste – il est informé, et pour cause, des manœuvres de Pichegru et de ses complices. Ses régiments surenchérissent en rédigeant des proclamations virulentes de soutien à la République. Du colonel au simple soldat, chacun y appose sa signature, sa croix ou son empreinte de doigt pour les moins instruits. Bonaparte, finaud, expédie un de ses aides-de-camps, muni de ces documents et d’une aimable proposition de taper dans la caisse de son armée, en cas de nécessité, au Directoire.

    Ces exubérants témoignages de fidélité mettent la majorité directoriale dans l’embarras – l’armée n’est pas sensée faire de la politique. Ils aimeraient bien les oublier au fond d’un tiroir mais çà risque de mettre en boule le général corse et ce n’est pas le moment, car ils viennent justement de lui demander de détacher un général de son état-major pour se mettre à leur service. A la lumière de l’incident « Hoche », il s’avère plus judicieux d’employer un chef d’unité réputé plutôt que le général en chef d’une Armée, surtout quand il a la stature d’un certain Bonaparte. C’est, à la fois, plus discret et moins risqué car cet exécutant ne risque pas, en principe, de faire de l’ombre aux dirigeants politiques. N’empêche que nos trois Directeurs sont mouillés jusqu’au cou dans leur projet de « coup d’état républicain » – même si la situation le justifie, légalement c’est bien un coup d’état- et qu’ils vont devoir le mener à son terme.

    Comme il fallait s’y attendre, la publication des adresses de l’Armée d’Italie fait pousser des cris d’orfraies à l’assemblée des Cinq-Cents. Elle sent qu’elle a poussé le bouchon un peu loin et qu’il va lui falloir agir avant que le Directoire ne puisse faire usage de cette armée d’indécrottables révolutionnaires, parmi lesquels la faction royaliste n’a pas la moindre accointance. Augereau, le général expédié par Bonaparte, ravi de s’en débarrasser, à la délicatesse de propos d’une poissonnière du Faubourg Saint-Antoine, n’a pas vraiment la discrétion et la modestie fichées au corps et ne rêve que de trucider tous les Incroyables et Merveilleuses parisiens – cette jeunesse bourgeoise fortement pro-royaliste qui s’était mis en tête de se distinguer par une mode vestimentaire tapageuse et le refus de prononcer les « R », référence au Roi et à la Révolution. Il est plus encombrant qu’autre chose mais, au moins, sa notoriété lui assure une autorité incontestée sur la troupe. On lui confie la 15ème division qui englobe la garnison parisienne. Comme les Cinq-Cents ont mis en place une commission des finances qui surveille étroitement les dépenses du Directoire, l’argent proposé par Bonaparte tombe à pic –sauf qu’il n’arrivera jamais ! Il va servir à soudoyer les 1200 grenadiers du Corps Législatif. Ce ne sont pas vraiment de redoutables guerriers mais il hors de question que l’affaire tourne au carnage.

    (162) Incroyables & Merveilleuses sous le Directoire.

    Deux gravures de mode de Merveilleuses.
    Représentation allemande d’un Incroyable et d’une Merveilleuse. La solide canne (baptisée, fort à propos, « Pouvoir Exécutif ») du muscadin – la muscade est alors très en vogue, comme parfum - n’est pas là que pour la décoration car ces jeunes gens n’hésitaient pas à faire le coup de poing avec les Jacobins.
    Caricature anglaise (1797). L’aveugle maladroit, à l’inverse de son chien, n’a pas la chance d’admirer le paysage. Allusion aux tenues particulièrement diaphanes et scandaleuses que portent les Merveilleuses. Les culottes sont loin d’être d’un usage courant et il est fréquent que ces charmantes personnes se soulagent discrètement debout…Pratique qu’on rencontre encore, en Bretagne, chez les vieilles personnes en costume traditionnel, dans les années 1960 !



    (163) La jeunesse dorée s'amuse alors que la conscription expédie les moins chanceux aux Armées.



    Le mois d’aout 1797 voit s’accroitre les tensions de part et d’autre et le spectre de la guerre civile plane. Le Directoire ne peut différer plus longtemps la signature des lois votées par le Parlement et notamment celle instituant la Garde Nationale, qui offre, sur un plateau, une armée aux Clichyste. Les Cinq-Cents viennent de suspendre un projet de mise en accusation du Directoire mais pour combien de temps ?

    Le 10 Fructidor, Bernadotte, expédié par Bonaparte, offre au Directoire, des trophées de la Campagne d’Italie et en profite pour réaffirmer la fidélité de l’Armée d’Italie envers le Directoire…«En acceptant ces trophées, fruits de la valeur du soldat et des manœuvres savantes du chef qui l'a guidé, recevez, citoyens directeurs, l'assurance que l'armée d'Italie incorruptible et pure soutiendra jusqu'au dernier soupir la constitution de l'An 3 et son gouvernement républicain » (sic)
    [BREAK=Le Coup d'Etat du 18 Fructidor An 5]

    Le Coup d'Etat du 18 Fructidor An 5

    Le 17 Fructidor (3 Septembre 1797), dans l’après-midi, après une séance directoriale de routine, Barras informe Reubell et Larévellière qu’il a pris, depuis quelques jours, les dispositions pour agir ce soir-là. Officiellement les troupes de la capitale sont sensées effectuées des exercices de tir et de maniement d’armes, ses mouvements ne paraitront donc pas inquiétants. Les trois Directeurs convoquent discrètement, en soirée, les ministres fiables au domicile de Reubell, où ils se sont eux-mêmes installés. Nul ne peut sortir jusqu’à la fin des évènements. Comme il faut occuper le temps, ils vont se distraire en rédigeant ordres et proclamations.

    (164) Coup d'état du 18 fructidor An 5 - les principaux édifices parisiens - plan de Paris de sous la Révolution, avec la dénomination des sections de quartier.



    Aux environs de minuit, Augereau dispose ses troupes, près de 10 000 hommes et une nombreuse artillerie, autour du palais du Louvres, où siège l’assemblée législative. A une heure du matin, le Ministre de la Guerre reçoit la visite d’un commandant qui lui demande de retirer les grenadiers du corps législatif en faction. Evidemment, le ministre refuse et, sentant le coup fourré, enfile un peignoir en pilou-pilou, une paire de charentaises, fonce avertir l’inspecteur de la sécurité du Conseil, qui croit à un canular, puis courre rameuter les grenadiers de réserve à la caserne. Les 1200 grenadiers se déploient dans le jardin des Tuileries. A trois heures du matin, sur un coup de canon en guise de signal, les troupes d’Augereau se présentent aux différentes portes du jardin et du Carrousel, entrent sans coup férir dans l’enceinte et déploient une douzaine de canons. Il reste alors 800 grenadiers sous les ordres d’un commandant face aux troupes d’Augereau. Cà ronchonne dans les rangs de grenadiers du corps législatifs, la plupart n’a pas envie de rejouer un remake sanglant de la Garde Suisse de Louis XVI ni de risquer sa peau pour les royalistes. Augereau, en personne, exige que le commandant de l’unité dépose les armes et obtient satisfaction. Mis aux arrêts, le malchanceux commandant se fait aimablement rosser par une bande d’excités, selon la grande tradition des déchainements populaires.

    Il est alors cinq heures du matin et Paris s’éveille…Informés de l’intrusion de l’armée dans leurs locaux, les députés, notamment ceux de l’opposition royaliste, se précipitent en hâte pour rejoindre l’Assemblée. C’est exactement l’attitude qu’on attend d’eux. L’armée a consigne de laisser entrer toute personne munie de sa médaille de député mais de ne pas en laisser sortir.

    (165) Arrestation par Augereau de députés royalistes - 18 fructidor an 5



    Pendant ce temps-là, les Directeurs et les ministres ont eut le temps de rédiger leurs déclarations. Ils dénoncent un complot royaliste contre la République en publiant les documents qu’ils détiennent, proclament la fermeture immédiate des salles législatives et convoquent les députés « fidèles », à l’Odéon pour les membres des Cinq-Cents, à la Faculté de Médecine pour les Anciens. Il y a bien quelques « fidèles » malchanceux qui se sont fait enfermés dans l’enceinte de l’Assemblée mais tant pis pour eux.

    A huit heures du matin, alors que Pichegru, Barthélemy et plusieurs députés, réputés factieux, sont conduit à la prison du Temple, sous bonne garde, les présidents des Chambres tentent d’ouvrir les séances mais des officiers leur ordonnent de quitter leurs perchoirs. En désespoir de cause, ils déclarent les Assemblées dissoutes. Carnot, informé, à réussit à prendre la fuite et, à dire vrai, les Directeurs auraient préféré que Barthélémy s’échappe lui aussi. Ils lui proposent même de se défiler discrètement mais leur ex-collègue exige d’être transporté officiellement à Hambourg, sous sa véritable identité. Il y a des limites à la bonne volonté !

    Les députés qui ne sont pas coincés dans leurs salles ou déjà arrêtés, organisent avec leurs présidents, une marche de protestation à travers Paris qui doit les mener, sur les coups de onze heure, devant le perron du Palais Législatif. Les passants s’attroupent sur les trottoirs parisiens au passage de ces insolites manifestants mais affichent une curiosité distante. Ces évènements entre politicards ne sont pas, cette fois, du ressort de la plèbe. Aux premières sommations de la troupe, les protestataires s’égaillent comme une volée de moineaux. Au passage, quelques députés, repérés comme royalistes, se font également arrêter.

    Il est midi quand les députés « directoriaux » et les indécis, qui jugent préférable de monter dans la bonne voiture, commencent à se présenter aux portes de l’Odéon et de la Faculté de Médecine, les nouveaux lieux de réunion désignés pour. Rapidement, le quorum est atteint, avec 126 représentants pour les Anciens et 251 pour les Cinq-Cents. Les délibérations peuvent commencer. Le Directoire n’a pas l’initiative des propositions. Les Cinq-Cents désignent donc une commission de 5 membres qui, grâce aux documents fournis discrètement par les trois Directeurs, déclare à 18H00 que la conspiration royaliste est avérée, qu’en l’occurrence, les membres du Directoire ont sagement agis et soumet à leur approbation une liste de propositions, élaborées la nuit précédente durant la discrète et opportune retraite des Directeurs et de leurs ministres.

    Les élections sont cassées dans 48 départements, leurs députés exclus de la fonction législative et les fonctionnaires, nommés par leurs soins, révoqués. Une liste des factieux est établie pour une déportation immédiate. Il y a bien un ou deux députés qui souhaitent se donner un délai de réflexion de 12 heures mais ils se font copieusement hués par leurs collègues et choisissent sagement les fraiches soirées parisiennes plutôt que les étouffantes nuits guyanaises.

    Car c’est en Guyane, à Sinamary, que le Directoire va expédier les factieux royalistes réfléchirent sur l’incertitude de la carrière de comploteur. Les Directeurs disposaient, à l’origine, d’une liste de 120 députés classés comme dangereux royalistes. Une dizaine d’entre eux sont blanchis par leurs collègues pour délit de simple naïveté, les autres pour incompétence inoffensive. Parmi les Cinq-Cents, 44 sont condamnés à la déportation, dont Pichegru et un certain Villaret-Joyeuse, l’amiral de la flotte française au combat du 2 prairial (se reporter au magistral paragraphe y afférant !). Onze Anciens, deux Directeurs, un ex-ministre, et quelques sous-fifres, en sus de trois agents royalistes avérés sont également inscrit comme passagers de la croisière océanique. Ciel, j’allais oublier, la presse politique d’alors, en l’absence de censure, avait proliféré à vue d’œil. Le gouvernement va lui faire payer cher son parti pris un peu rapide pour les factieux. Quarante-deux journaux sont interdits, leurs propriétaires, directeurs et rédacteurs iront découvrirent, eux-aussi, les vertus du climat guyanais. Le Directoire a réussi son coup d’état républicain sans verser une goutte de sang – hormis quelques horions sans conséquence – et en faisant preuve d’une clémence exemplaire, moins de quatre ans après les excès sanglants du Comité de Salut Public.

    Hoche est remercié pour sa fidélité et le Directoire lui confie le commandement de l’Armée d’Allemagne, qui fusionne dorénavant son Armée de Sambre & Meuse à l’Armée du Rhin. Hoche devient, alors, le général le plus puissant de la République mais n’a guère le temps de profiter de ses nouvelles fonctions car il décède le 17 Septembre, à l’âge de 29 ans, d’un mal brutal qui l’emporte en deux jours.

    (166) Louis Lazare Hoche (25 juin 1768 – 17 septembre 1797)

    Débutant sa carrière militaire, à 16 ans, comme fusilier, il passe sergent en 1789. Il rempile en 1792 comme adjudant et est nommé général d’armée fin 1793 ! En 1794, expédié en prison par le Comité de Salut Public, pour ses opinions politiques, il ne doit d’échapper à la guillotine qu’au Coup d’Etat du 9 Thermidor. Il décède à son quartier-général de l’Armée d’Allemagne, en présence de son état-major. Des rumeurs d’empoisonnement ayant couru sur la cause de son décès brutal, le Directoire exigera une autopsie et fera mener une enquête. En réalité, il aurait succombé à une tuberculose foudroyante.




    On se débarrasse de l’encombrant Augereau en lui confiant le commandement de l’Armée d’Allemagne, devenu vacant. Par contre, du côté de l’Italie, hormis des proclamations de soutien, expédiés par Bonaparte après le 18 Fructidor, c’est le silence complet. Cà inquiète les politiques, parce qu’un Bonaparte silencieux ce n’est pas bon signe, surtout que, dorénavant, le contrepoids de Hoche n’existe plus. De plus, alors qu’il avait proposé des subsides pour financer le coup d’état, le Directoire n’a pas vu la couleur d’un seul fifrelin.

    (167) Note d'accompagnement des soutiens au coup d'état du 18 Fructidor, signée Bonaparte.



    [BREAK=Reprise en main.]
    Reprise en main

    Qui c’est qu’à dit… « Bon, il a fini ses digressions, le Vieux ? » …Si, si, j’ai entendu ! Vous ne pensez quand même pas que je me suis ruiné la vue à compulser des bouquins soporifiques juste pour le fun ? En plus, j’en connais certains qui pourraient bien encore râler comme quoi je ne fais que dans le sommaire et le lapidaire. J’ai une réputation, moi !

    Donc, je reprends !...

    Après son coup de balai de septembre 1797, le Directoire, qui s’est refait une santé révolutionnaire, va se pencher sur l’évolution des discussions de paix.

    Du côté de Lille, les négociations se présentent bien pour ce qui concerne les intérêts français. Les Anglais proposent une somme confortable pour indemniser les dégâts subis par l’Arsenal et les navires volés, lors de l’Affaire de Toulon, en 1793, et s’engagent à restituer toutes nos colonies. A contrario, ils refusent de rendre Trinidad aux Espagnols et exigent de conserver Trinquemale, possession hollandaise sur l’île de Ceylan. En même temps, les Britanniques veulent se maintenir au Cap de Bon Espérance, possession hollandaise dont ils se sont emparés mais acceptent finalement de le restituer sous réserve que la France ne profite pas de l’occasion pour s’y concocter une base navale aux p’tits oignons. L’air de rien, avec Gibraltar, qu’ils occupent depuis 1704, le maintien de l’occupation anglaise, à l’extrémité du continent africain, leur aurait permis de contrôler toutes les routes maritimes de l’époque !..Mais çà viendra, faites-leur confiance ! Entre temps, les Portugais ont signé un accord de neutralité, avec la France et l’Espagne, qui prévoit, notamment, qu’elle ne pourra recevoir plus de 6 bâtiments belligérants dans ses ports, ce qui prive les Anglais de la précieuse station de Lisbonne, dans l’estuaire du Tage.

    Quelques mois plus tôt, ces propositions auraient été fort avantageusement acceptées mais l’ambiance a changé. A l’intérieur, la menace royaliste est écartée. Avec les derniers succès de l’Armée d’Italie, les frontières de l’Est, de l’embouchure du Rhin à Venise sont sous contrôle et la Couronne autrichienne vient de s’asseoir à la table des négociations. Finalement, il ne reste plus que l’Angleterre qui la joue « perso » mais, du côté de Brest, les préparatifs de l’Expédition d’Irlande vont bon train, même si le décès de Hoche la prive d’un chef compétent et charismatique. Le Directoire considère qu’il a les atouts en main et qu’il n’est pas nécessaire d’accorder trop de concessions aux Anglais. De plus, il peut difficilement, au cours de ces tractations, léser ses alliés espagnols et néerlandais. Il expédie, à Lille, une nouvelle équipe de négociateurs dont les consignes sont des plus lapidaires. On négocie, dorénavant, à minima. L’Angleterre est priée, dans le cadre du futur traité, de restituer tous les territoires qu’elle occupe, point barre. La délégation britannique tente de faire comprendre qu’il ne lui est pas possible de lâcher, sans un minimum de concession, les gains de ses conquêtes militaires. Les nouveaux négociateurs français sont intraitables et les Anglais n’ont plus qu’à faire leurs valises pour aller annoncer, à Londres, l’échec des négociations.

    De son côté, Bonaparte poursuit, tout seul, la finalisation du Traité de Campo Formio, à Udine, en Italie. Les Emigrés ont fait leur travail de sape en annonçant, un peu vite, qu’ils vont incessamment reprendre les rênes du pouvoir français. Vienne ordonne à ses négociateurs de faire tout leur possible pour faire tourner en bourrique le général français, en attendant cette heureuse conclusion qui rendra caduc le futur traité de paix, avec les infâmes révolutionnaires. Cette attitude a le don d’énerver Bonaparte. En plus, il reçoit un ultimatum du Directoire, totalement requinqué, qui exige que l’Autrichien abandonne définitivement l’ensemble du territoire italien. Il ne faut pas rêver, seule, une nouvelle marche victorieuse sur Vienne peut laisser espérer un tel résultat mais, maintenant, face à son armée de 70 000 hommes, éparpillée à travers l’Italie, il se retrouve avec le gros des forces autrichiennes, dont 18 000 cavaliers hongrois, qui ont eu le temps de manœuvrer, sur les bras. Ce n’est plus exactement la même chanson qu’en début d’année. En plus, Augereau, auréolé de son nouveau statut de « sauveur du Directoire » et de chef de l’Armée d’Allemagne, s’est mis en tête de faire sa petite campagne promotionnelle au sein même de l’état-major de l’Armée d’Italie. Bonaparte pique une colère et prétextant un gros coup de mou – il est effectivement malade - balance sa démission aux Directeurs, puis les met en demeure de dénicher de nouveaux négociateurs puisqu’ils sont si malin. Par retour de courrier, ils lui font savoir qu’il s’est totalement mépris sur leurs intentions, qu’ils lui renouvellent, bien entendu, toute leur confiance et ont balancé sa lettre de démission à la poubelle, blablabla... L’air de rien, c’est l’attitude qu’il attendait d’eux. Il sait bien qu’une attitude intransigeante vis-à-vis de l’Autriche et des conditions de paix trop léonines entraineront un refus de leur part. Il s’assoit donc aimablement sur l’ultimatum du Directoire mais il lui faut aussi mettre fin aux atermoiements de la délégation autrichienne. D’autant plus qu’elle sait parfaitement que la tentative royaliste vient d’échouer. Là, un vase fort opportun va encore donner un petit coup de pouce à sa légende.

    Le 16 octobre 1797 (25 vendémiaire An 6), alors que le négociateur en chef autrichien, Cobentzel, hautain et méprisant, s’apprête à quitter la table des discussions, en guise de fin de non-recevoir, Bonaparte, silencieux jusqu’alors, s’empare d’un précieux cabaret de porcelaine, superbe cadeau personnel de l’Impératrice Catherine au dénommé Cobentzel, et l’envoie, avec élan, s’exploser sur le dallage de la salle. Devant l’assistance médusée et le malheureux Cobentzel qui ramasse les morceaux de sa jolie carafe, il se fend d’un message menaçant ! « Vous avez vu la tronche de cette porcelaine ? Avant trois mois, foi de Napo, j’en fais de même de votre monarchie ringarde !...Ah, j’allais oublier !...Dès demain, je rouvre les hostilités, donc n’oubliez pas de faire vos valises ! » - les témoins les plus fiables confirment la véracité de ces propos…enfin presque. Là-dessus, évidemment, il quitte la salle en annonçant qu’il regrette d’abandonner une si charmante compagnie mais qu’il lui faut maintenant donner les instructions de marche à ses troupes. Cà panique ferme dans la délégation autrichienne et, le lendemain, 17 octobre, çà se bouscule pour signer des deux mains le traité de paix ! Joli coup de bluff napoléonien, n’est-ce pas ?

    En fait, le patelin de Campo-Formio, situé sur la future frontière austro-italienne, est tellement minuscule qu’il n’a pas été possible d’y trouver un local suffisamment vaste pour y abriter les délégations, et le Traité est ratifié à Passariano, résidence d’été du Doge de Venise.

    (168) Bonaparte casse le cabaret de porcelaine de Cobentzel - 16 octobre 1797



    Bonaparte expédie Monge et Berthier à Paris, où ils vont tirer du lit, en pleine nuit, les Directeurs pour leur mettre sous le nez, le traité signé. Au début, le Directoire fait la tronche mais, rapidement, force lui est de constater qu’on pouvait difficilement faire mieux sur le plan diplomatique et, en sus, maintenant qu’ils viennent de jeter les négociations de Lille aux orties, s’ils ergotent sur les conditions du traité de Campo Formio, la pilule risque d’être dure à avaler par le peuple qui aspire à un minimum de paix, après plus de cinq ans de guerre. D’autant plus que les caisses de l’Etat sont toujours désespérément vides et que l’inflation galope à une vitesse pharamineuse.

    Malgré une arrivée discrète, en pleine nuit, le 5 décembre (15 frimaire An 6), la foule parisienne ne s’y trompe pas et fête, à sa juste mesure et même un peu plus, ce petit général corse, un tantinet taciturne, au parler haché et à l’accent rocailleux, tandis que les hommes politiques font le pied de grue sur son paillasson. Bonaparte n’est pas encore descendu de cheval ou de voiture – ce détail important n’est malheureusement pas précisé – qu’il est bombardé général de l’Armée d’Angleterre, en vue d’une proche invasion… Mais, comme déjà dit, après une inspection, à la fois terrestre et maritime, il va juger plus sage de décliner. Le vainqueur de l’Autriche sera donc reçu par le Directoire et les Corps Constitués, le 10 décembre 1797 (20 frimaire An 6), en grande pompe et avec tous les égards dus à son rang et à ses victoires.

    (169) Bonaparte présente le traité de Campo Formio au Directoire - décembre 1797 – imagerie populaire. Cette scène est purement pour la galerie puisque le Traité a été entériné dès fin octobre 1797.



    Barras va bien s’empresser de lui piquer la première place sur la photo-souvenir et lors des allocutions mais c’est peine perdue, la foule assemblée hurle, à gorge déployée, des « Vive Bonaparte, Vive la République ! » prémonitoires. Heureusement pour les politicards, il va avoir la bonne idée de se prendre d’engouement pour un projet d’expédition lointaine, l’Egypte !...Ce qui nous ramène au chapitre précédent !

    (170) Le tracé des frontières d’Europe occidentale après le Traité de Campo Formio.